Le 22 octobre 2026, le Product Meetup SXB #23 a formé ses participants à l’atomic research, une méthode pour ranger ses preuves avant de décider. Deux porteurs ont ensuite confié leur produit aux tables : un site de couteaux et une application de partage de fichiers. Les slides de la formation sont à télécharger en PDF.
Jeudi 22 octobre 2026, à Strasbourg, au moment des pitchs. Antoine (les prénoms des porteurs sont changés) présente sa boutique en ligne de couteaux : un catalogue considérable, des lames de toutes les formes, et une seule vente en plusieurs années d’existence. Hugo, designer, présente un peu plus tard l’application qu’il a construite pour envoyer ses fichiers à ses clients sans passer par un service payant. Il ne sait pas si quelqu’un d’autre en voudra.
Ces deux produits existent déjà. Pourtant, la même question reste sans réponse : pour qui, exactement.
Or, une heure plus tôt, la formation de la soirée avait justement porté sur une manière de trouver des réponses qui tiennent.
La formation : ranger ses preuves avant de décider
J’ai consacré le module du mois à l’atomic research, une manière d’organiser la recherche en petites unités reliées à leurs preuves, pour que les réponses tiennent. Le problème est familier : entretiens, tickets et chiffres d’audience sont rangés quelque part, personne ne les retrouve au moment de décider, et les décisions se prennent à l’intuition. Les preuves existent. Elles dorment.
La méthode est née de deux côtés à la fois, puisqu’en 2017 Tomer Sharon, chez WeWork, a créé Polaris, un système de stockage des résultats de recherche fondé sur des nuggets, de petits éléments étiquetés et faciles à retrouver. Daniel Pidcock proposait au même moment d’organiser la recherche en expériences, faits, insights et recommandations.
Tous deux s’inspiraient de l’atomic design, une méthode de designers qui découpe une interface en composants réutilisables, comme un bouton ou un champ de saisie.
Ainsi, pendant la formation, j’ai traduit nugget par pépite, l’équivalent pour la recherche de ces composants réutilisables : une brique de savoir reliée à sa provenance. Une pépite se lit seule, sans le rapport dont elle est tirée, se retrouve par un simple mot six mois plus tard, et se combine avec d’autres pépites, comme une pièce de Lego, pour dire davantage qu’elle seule.
Puis j’ai suivi un fil rouge : une boutique en ligne fictive, dont les clients mettent trop de temps à payer. Tout part d’un objectif et de ses résultats clés, les chiffres qui diront si l’objectif est atteint : faire passer de 9 à 3 minutes le temps entre l’ajout au panier et le paiement, et de 32 à 45 % la part des paniers payés. Ces chiffres sont inventés pour l’exercice. Le cap est fixé.
Ensuite, de chaque résultat clé découlent des questions, écrites avec un point d’interrogation pour rester des questions, et sur chacune, avant de chercher, l’équipe fixe les critères que la réponse devra remplir pour être acceptée. Elle s’interdit ainsi de déplacer la barre une fois les résultats connus.
Or la nature de la question oriente la méthode. La formation s’appuyait sur les sept natures de tests produit, besoin, opportunité, désirabilité, utilisabilité, faisabilité, viabilité et éthique, chacune avec ses méthodes. Ainsi, une cause encore inconnue appelle des entretiens ou de l’observation ; une piste à vérifier, un prototype ; une solution à mesurer, un test A/B, qui compare deux versions auprès de deux groupes d’utilisateurs.
Puis les réponses arrivent par des collectes : une étude menée à dessein, comme une série d’entretiens ; un flux continu, comme les analytics ou les tickets ; un document lu une fois, comme une étude de marché. Chaque collecte rapporte des données brutes, un export ou une note, et des faits : ce qui a été dit, observé ou mesuré, daté et sourcé.

Une donnée brute n’est jamais une preuve. Un fait le devient quand une interprétation s’appuie sur lui. Dans le fil rouge, trois faits venus de trois collectes soutiennent la même interprétation : les clients veulent connaître le coût total avant de s’engager. Le premier est un verbatim d’entretien, le deuxième une observation de clients qui cherchent les frais de livraison, le troisième une mesure selon laquelle 6 clients sur 10 quittent le site à la création du compte. Séparés, ces faits décrivent des comportements. Ensemble, ils désignent une cause.
Toutes les preuves ne pèsent pas pareil. Dans l’application d’atomic research que j’ai présentée pendant la formation, chaque fait reçoit une confiance sur 5. Elle dépend de sa nature, de la fiabilité de sa collecte, de la légitimité de la personne qui parle sur cette question précise, et de sa validation par un autre membre de l’équipe. Le verbatim pèse 2, parce qu’il rapporte ce que la personne croit faire ; l’observation 4, parce qu’elle montre ce qu’elle fait ; la mesure 5, parce qu’elle compte ce que font tous les clients. L’écart est voulu.
La légitimité se juge question par question. Un directeur commercial a du poids dans l’entreprise, mais aucun savoir particulier sur le parcours d’achat. Sur cette question, sa parole ne pèse pas.
Ainsi, quel que soit le poids de chaque preuve, tant que ses preuves ne remplissent pas les critères, une interprétation reste une hypothèse. Quand elles les remplissent, par défaut trois preuves venues d’au moins deux méthodes, dont un fait observé ou mesuré, elle devient un enseignement. Un enseignement ne se déclare pas. Il s’établit. Preuve après preuve.

Au sommet, la décision dit sur quoi elle s’appuie. Elle est éclairée quand toutes ses pépites sont des enseignements, assumée quand l’une d’elles est une conviction adossée à une personne qui connaît le sujet, et pari quand elle repose sur une hypothèse. Le pari reste permis. Il est simplement signalé. Dans le fil rouge, la boutique décide de permettre l’achat sans compte, et cette décision ouvre aussitôt une nouvelle question à vérifier.
Enfin, les participants ont manipulé la méthode pendant 13 minutes, en binôme, dans une version de travail de l’application, de l’objectif jusqu’à la décision. L’application n’est pas terminée : des écrans vont changer, et les retours de la soirée orienteront la suite. Pour l’essayer, ouvrez la page des applications d’Impact Factories, cliquez sur + Nouveau, choisissez Nouvelle expérimentation, puis l’application Atomic Research.
La formation se résume en quatre phrases. Un objectif se décide. Un fait se vérifie. Une interprétation se prouve. Une décision dit sur quoi elle s’appuie.
L’atelier : un porteur, une table, un plan d’action
Puis, après une courte pause, l’atelier a pris le relais, sur inscription séparée. Son objectif tient en une ligne : le porteur d’un problème repart avec les biais qui l’ont mené là où il est, des hypothèses à vérifier vite et un plan d’action qu’il peut lancer dès le lendemain. Pas une réponse toute faite. À la fin, c’est lui qui note son plan de 0 à 5, selon qu’il compte vraiment s’en servir. L’objectif est 3 ou plus.
Chaque porteur pitche en 60 à 90 secondes : son contexte, son problème, ce qu’il a déjà tenté, ses contraintes, son rôle et son objectif pour la soirée. Les tables se forment ensuite autour des pitchs, avec trois à cinq personnes chacune et un facilitateur, product manager ou product designer, chargé de tenir le groupe sur le problème plutôt que de le laisser filer vers les solutions.
Ensuite, le travail suit trois temps : quinze minutes pour cerner le contexte, quarante minutes pour approfondir, vingt minutes pour construire le plan d’action. Le premier temps s’ouvre toujours sur le même questionnaire, en six points :
- Quel âge a ton produit ?
- À quel problème répond-il ?
- Comment y répond-il ?
- Comment l’équipe est-elle organisée, et quel est ton rôle ?
- Quel problème veux-tu résoudre ce soir ?
- Quelles conséquences, et à quelle fréquence ?
Car ce questionnaire sert d’abord les contributeurs. Il leur permet de se mettre à la place de celui qui s’apprête à exposer son problème, dans son contexte à lui, et non dans celui qu’ils imaginent.
Ensuite, quatre règles encadrent la table, et les facilitateurs les font respecter. On challenge la méthode, jamais l’idée ni la personne. Aucune solution n’est proposée avant la vingtième minute. On avance une hypothèse plutôt qu’un jugement. Et le porteur repart décideur : le groupe le coache, il ne décide pas à sa place. D’expérience, la deuxième règle est celle que tout le monde oublie.
Ce cadre n’est pas nouveau : le compte rendu de la vingt-deuxième édition le montre à l’œuvre sur deux autres produits. Ce 22 octobre, il a servi Antoine et Hugo.
Cas 1 : un catalogue de couteaux sans âme
Revenons à Antoine, qui vend des couteaux en ligne depuis plusieurs années. Son catalogue est considérable : des formes, des tailles et des usages pour tous les goûts. Pourtant, le site n’a enregistré qu’une seule vente. Une seule.
La table a vite mis le doigt sur ce qui manquait. Le site présente des produits, mais rien qui pousse à les acheter. À moins de chercher un couteau précis et de faire déjà confiance au site, parce qu’Antoine vous en a convaincu en personne, un visiteur n’a aucune raison de passer commande. Le catalogue n’a pas d’âme.

Or l’abondance attire, mais elle ne suffit pas à vendre. Sheena Iyengar et Mark Lepper, psychologues, avaient installé un stand de dégustation de confitures dans une épicerie fine de Californie, pour une expérience publiée en 2000. Avec 24 parfums, 60 % des clients qui passaient devant se sont arrêtés, contre 40 % avec 6 parfums. Mais parmi ceux qui s’étaient arrêtés, près de 30 % ont acheté un pot face à 6 parfums, et 3 % seulement face à 24. Dix fois moins.

Pourtant, l’effet ne se vérifie pas partout. En 2010, une méta-analyse de 50 expériences a trouvé un effet moyen pratiquement nul, avec de fortes variations d’une étude à l’autre.
Donc le nombre de couteaux n’explique sans doute pas, à lui seul, l’absence de ventes. L’hypothèse de la table était ailleurs : l’absence de guide. Le randonneur, le cuisinier ou le collectionneur qui arrive sur un catalogue considérable, sans thème, sans conseil et sans histoire ne sait pas par où commencer, et finit souvent par refermer l’onglet. Il repart sans rien.
Alors la première recommandation de la table a été de choisir un public et des thèmes, par exemple la randonnée ou la cuisine, plutôt que de présenter le même catalogue à tout le monde sans dire à qui il s’adresse ni à quoi il sert. April Dunford, spécialiste du positionnement, appelle best-fit customers les clients qui tiennent vraiment à ce qu’un produit a d’unique.
Clayton Christensen éclaire ce choix sous un autre angle, avec les jobs to be done, les progrès qu’une personne cherche à faire dans une situation donnée. Selon l’institut qui porte sa théorie, les gens n’achètent pas simplement un produit : ils le font entrer dans leur vie pour progresser.
Ainsi, le randonneur qui veut alléger son sac et le cuisinier qui veut une lame qui tient le fil ne cherchent pas le même couteau. Ni pour la même raison.
La variété du catalogue devient alors un atout. Elle donne à Antoine une image d’expert du couteau, qu’il peut renforcer en accompagnant le choix : chaque fiche produit part du problème du client et explique pourquoi ce couteau plutôt qu’un autre, et des articles de blog racontent les usages.

Pour Antoine, cet accompagnement nourrit aussi la visibilité du site, parce que le SEO, l’optimisation pour les moteurs de recherche, récompense ce que Google appelle le contenu people-first : un contenu créé principalement pour les internautes, et non pour manipuler les classements. Le GEO, pour generative engine optimization, applique la même logique aux moteurs génératifs, ces assistants d’intelligence artificielle qui répondent par un texte. Des chercheurs ont proposé le terme en 2023 pour désigner l’art d’améliorer la visibilité d’un contenu dans ces réponses.
Une fiche qui explique pourquoi tel couteau convient à tel usage donne aux deux types de moteurs une réponse à citer. Les récits par thème font un dernier travail, car ils segmentent la clientèle par usage : le randonneur arrive par un article sur la randonnée, et Antoine sait, dès sa première visite, quoi lui proposer.
Tout cela doit reposer sur une vision claire de ce que l’entreprise défend, ses valeurs et sa mission, déclinée dans toute sa communication. Simon Sinek résume l’idée par son cercle d’or, qui invite à commencer tout ce que l’on fait par une question simple : pourquoi. Sa formule la plus connue tient en une phrase : les gens n’achètent pas ce que vous faites, mais pourquoi vous le faites.
L’âme qui manquait au catalogue, c’est ce pourquoi.
Cas 2 : une application de partage de fichiers en quête de marché
Puis Hugo, designer, a rejoint la seconde table. Pour envoyer ses fichiers à ses clients, il a construit sa propre solution on premise, c’est-à-dire installée sur une machine qu’il contrôle, chez lui ou chez l’hébergeur de son choix, plutôt que sur le service d’un fournisseur.
Elle tient en deux applications qui travaillent ensemble, l’une installée sur son serveur et l’autre sur son ordinateur, pour déposer les fichiers sur le serveur et produire un lien de téléchargement à transmettre au client. Hugo a répondu à un besoin qui lui est propre. Il ne veut pas confier ses données à n’importe qui : avec sa solution, il choisit précisément son hébergeur, quitte à installer un serveur chez lui avec une adresse IP publique, celle qui rend une machine joignable depuis tout internet. Il évite aussi l’abonnement que demandent les services de transfert de fichiers. Ni intermédiaire, ni facture mensuelle.

Alors sa question pour la table tenait en une ligne : savoir si d’autres que lui seraient intéressés. Personne ne le savait.
Or partir de son propre problème est un bon départ. Paul Graham, cofondateur de l’accélérateur Y Combinator, observe que les meilleures idées de startup ont souvent ceci en commun : ce sont des choses que les fondateurs veulent eux-mêmes. Il ajoute qu’un produit qu’aucun concurrent ne propose, et dont un sous-groupe d’utilisateurs a un besoin urgent, offre une tête de pont. Pourtant, des solutions on premise existent déjà : Nextcloud, par exemple, se déploie sur ses propres serveurs, dans le cloud ou en mode hybride.
Hugo ne part donc pas d’une page blanche face au marché. Il lui reste à trouver le sous-groupe pour qui sa solution fait mieux que celles qui existent.
La table a listé les publics possibles, puis choisi de commencer par les freelances qui, comme Hugo, partagent régulièrement des fichiers avec leurs clients et veulent le faire de façon sécurisée. Première action : repérer les événements où ces freelances se retrouvent, pour aller leur parler. Sans rien leur vendre.
La consigne tient en une phrase : ne pas parler de la solution. Rob Fitzpatrick en a fait la règle centrale de The Mom Test : parler de la vie du client plutôt que de son idée, et creuser des faits passés plutôt que des promesses futures.
Ainsi, l’entretien va du besoin vers l’effort, jusqu’au nom de domaine, l’adresse lisible d’un site comme impactfactories.com, et à l’accès au serveur, dans cet ordre :
- As-tu besoin de transférer des données entre toi et tes clients ?
- Paies-tu une solution de partage ?
- Supprimer les frais de la solution de partage t’intéresserait-il ?
- As-tu un nom de domaine ?
- Connais-tu les identifiants de ton serveur, et y accèdes-tu facilement ?

Les deux premières questions décrivent la vie du freelance, ce qu’il fait déjà et ce qu’il paie déjà, tandis que les trois suivantes mesurent l’effort qu’il devrait fournir pour adopter une solution comme celle d’Hugo. Le nom de domaine sert ici d’indice, imparfait, de maturité technique, et la cinquième question suppose que le freelance a un serveur. Un freelance sans nom de domaine, ou qui ne sait pas accéder à son serveur, aura du mal à installer une application on premise, même s’il se dit intéressé.
Enfin, au-delà d’un intérêt déclaré, The Mom Test invite à chercher des signaux d’engagement : du temps, de l’argent ou de la réputation.
Alors j’ajoute une précaution pour la troisième question : elle porte sur une intention future, et ne coûte ni temps, ni argent, ni réputation. Un oui poli ne prouve rien. Un freelance qui laisse son contact pour tester la solution vaut davantage que dix réponses enthousiastes.
Ces réponses seront des faits déclaratifs, ceux qui pèsent le moins dans la méthode de la formation, mais recoupées auprès de plusieurs freelances et confrontées à ce qu’ils font vraiment, elles pourront devenir un enseignement.
Construire avant de savoir pour qui
Antoine et Hugo ont tous deux construit avant de savoir pour qui. Le premier a rempli un catalogue, le second a écrit une application. Aucun des deux ne manque de produit. Il leur manque des clients nommés, des personnes que l’on pourrait appeler demain, décrites par leur usage et ce qu’elles paient déjà, et des preuves que ces raisons tiennent.
C’est exactement ce que la formation apprenait à ranger, une heure plus tôt : un objectif, des questions, des faits sourcés, et des décisions qui disent sur quoi elles s’appuient. Les entretiens d’Hugo avec les freelances seront ses premières pépites. Chaque thème testé par Antoine, avec ses visites et ses ventes, deviendra une preuve.
Enfin, merci aux porteurs, aux facilitateurs et à tous les participants. La prochaine édition a lieu le jeudi 26 novembre 2026. Les inscriptions se font sur Meetup, et une note laissée sur la page de l’événement aide d’autres personnes à trouver la communauté.


