Léo tire doucement une chaise et s’installe face à eux, un sourire franc au coin des lèvres qui accroche immédiatement la lumière. Il a la carrure d’un sportif, la voix grave d’un homme d’une cinquantaine d’années qui a beaucoup parlé en public et une présence presque hypnotique. Mais dès qu’il commence à parler, on sent le contraste : ses mots sont nets, précis, sans fioriture. Pas de grands discours, du concret.
Max annonce d’un ton solennel : « Bon, je vous présente Léo… Un serial entrepreneur avec dix licornes à son actif. »
Julien écarquille de grands yeux augmentés derrière des lunettes un peu trop larges pour son visage étroit. Sa silhouette d’étudiant perpétuel – épaules maigres, chemise froissée, jeans trop longs – tranche avec l’assurance musclée de Léo. Sous ses paupières, deux halos violacés trahissent des semaines de nuits blanches ; d’un geste réflexe, il repousse la mèche rebelle qui lui tombe sur le front. Il lâche un « dix ? » incrédule.
Léo explose de rire. « Attends, Max, tu veux me faire passer pour Elon Musk ou quoi ? Corrigeons tout de suite avant qu’ils s’imaginent que j’ai des fusées dans mon jardin. »
Max réprime un sourire pour rester solennel. « Tout de même ! À seize ans, en parallèle de tes études d’ingénieur — alors que tu étais déjà le benjamin de la promo — tu montes une start‑up médicale qui bouleverse la donne. »
Léo lève les mains comme pour dire « stop » et sourit. « Bon, soyons honnêtes. Oui, j’ai cofondé cette boîte avec mon oncle, qui connaissait le terrain par cœur, pendant mes études. J’étais loin d’être le génie derrière le truc. Mais oui, on a sorti un logiciel qui permettait aux soignants de centraliser le suivi patient et, surtout, d’identifier des points communs entre cas rares. Ça a aidé à accélérer la recherche sur certains cancers. Là-dessus, j’avoue, on peut être fiers. »
Julien lâche un « wow » admiratif. Assise près de lui, Sophie partage la même pâleur studieuse. Ses cheveux châtains, rassemblés à la hâte en un chignon d’où s’échappent quelques filaments rebelles, sont le premier indice de longues soirées passées devant un écran. Elle a le tic d’effleurer la tempe gauche de l’ongle quand elle réfléchit, puis de mordre légèrement l’intérieur de sa joue avant de parler. Elle relance Léo dans le récit de ses exploits : « Et t’avais quel âge déjà ? », « Dix-sept ans. Mais relax, à cet âge, j’étais surtout un geek en T-shirt qui ne dormait pas. Et franchement, j’ai fait toutes les erreurs possibles. »
Max reprend, enthousiaste : « Et puis, à dix-huit ans, tu crées le concept d’“intuitive online learning”. »
Léo se marre en secouant la tête. « Ouais… Ça, c’était fun. J’étais persuadé que l’éducation française était bloquée au XVIIIe siècle. J’ai voulu créer un truc qui fabrique des cours en direct en fonction des questions que se pose l’étudiant. Super idée, gros buzz, et… grosse panique du gouvernement quand des gamins se sont retrouvés à sauter trois niveaux en un an. On a eu droit aux débats télé sur “faut-il encore un lycée ?” et tout le tintouin. Spoiler : j’ai aussi failli me faire lyncher par des syndicats. »
Sophie rit franchement cette fois. « Sérieusement ? », « Sérieusement. Et devine quoi ? Je me suis fait sortir de ma propre boîte deux ans après. Trop d’erreurs opérationnelles, pas assez de process. Ça pique, mais ça forme. »
Max, imperturbable, enchaîne comme s’il lisait une liste : « Ensuite, mobilité urbaine, IA, et même l’accompagnement des managers… »
Léo l’interrompt encore : « Max, arrête avec tes superlatifs. Oui, j’ai bossé sur des trucs cools. Oui, il y a des réussites. Mais derrière chaque succès, y a des nuits blanches, des pivots à la dernière minute, et des baffes monumentales. Je ne suis pas une légende, je suis juste un mec qui aime tenter des trucs… et qui a survécu assez longtemps pour en raconter les pires moments. »
Il ponctue sa phrase d’un clin d’œil, déclenchant un éclat de rire général. Mais derrière l’humour, un détail : la façon dont Léo vérifie son téléphone à intervalles réguliers, comme s’il portait le poids d’une autre réunion à venir, d’un autre pari en cours.
L’air s’est chargé d’une tension curieuse : celle des histoires qui inspirent autant qu’elles intimident. C’est au tour de Sophie et Julien d’exposer leur parcours, leur vision, et les zones d’ombre qui freinent leur avancée. Léo écoute avec attention, les bras croisés sur la table, les yeux légèrement plissés de concentration. Autour d’eux, le café bruisse doucement : les murmures se mêlent aux cliquetis des tasses, un four à micro-ondes émet son bip aigu, et l’odeur tiède du café réchauffe l’air. Une mère berce un nourrisson près du radiateur, un agent hospitalier échange quelques mots avec une collègue en souriant, tandis qu’au loin, un chariot de vaisselle claque doucement contre le linoléum.
Julien termine en soulignant la nécessité de confronter l’idée au terrain. Un éclair de malice traverse le regard de Léo. Ses mains se rejoignent, paumes tournées comme s’il dévoilait une carte invisible. « Et si on testait maintenant ? »
Sophie cligne des yeux, interloquée. « Maintenant ? »
Léo, prenant plaisir à l’étonnement qu’il vient de provoquer, continue sa démarche. « Oui. Pourquoi ne pas organiser un petit focus group ici même ? Regardez autour de vous : il y a des soignants, des patients, des visiteurs de tous horizons. Vous ne trouverez pas mieux pour un retour à chaud. Une feuille, un crayon, deux-trois questions bien posées… et vous saurez très vite ce qui résonne, ce qui dérange, ce qui intrigue. »
Sophie bascule presque en apnée ; son regard s’accroche à Julien comme s’il était la dernière rambarde de sécurité. Ses mains tremblent autour du prototype qu’elle a apporté avec elle, déjà dissimulé dans un sac à dos sélectionné pour être le moins attirant possible pour les regards indiscrets. « Dans un hôpital ? » Sa voix chevrote. « Mais nous ne connaissons personne et on risque de déranger les gens pour pas grand-chose. De plus, cela expose notre concept à un groupe potentiellement large avant que nous n’ayons sécurisé notre propriété intellectuelle. Tu te souviens, Julien, de cette startup lyonnaise qui s’était fait doubler après une simple démo clinique ? Un interne avait discrètement filmé leur appareil, la vidéo s’est retrouvée sur un forum de biomédical à Shenzhen, et trois mois plus tard un clone circulait au salon MEDICA… »
Julien blêmit. « Léo, c’est trop risqué, tout peut partir en fumée », murmure‑t‑il. « Un simple selfie, un enregistrement de nos échanges, et on perd des années de R&D. ». La salle semble soudain trop exiguë, saturée de menaces invisibles. Leur silence pèse, traversé par l’angoisse que leur invention s’échappe au premier battement de porte. Julien souffle, se reprend, et se tourne vers Léo, souhaitant clarifier la proposition. « Excuse-moi, Léo, mais pourrais-tu nous expliquer exactement ce que tu entends par focus group et comment cela pourrait nous être utile ? »
Léo s’exécute. « Bien sûr. Un focus group est essentiellement une session de discussion dirigée avec un petit groupe de personnes. On l’utilise pour recueillir des opinions et des réactions sur un thème ou un produit, un service ou une idée, avant d’aller plus loin. Cela nous aide à détecter les besoins potentiels, à comprendre des attentes, et à recueillir des avis en intelligence collective. C’est un moyen rapide et direct d’obtenir des feedbacks qualitatifs qui peuvent être cruciaux pour affiner un produit. »
« Sophie, tes craintes sont légitimes, mais souviens‑toi : une idée, c’est comme une graine portée par le vent. Si tu l’enfermes dans un coffre pour la “protéger”, elle se dessèche ; si tu la mets en terre et l’arroses avant les autres, elle germe et devient chêne. Dans ce métier, personne ne peut breveter le vent : les tendances soufflent partout ; ce que tu imagines ce matin, des dizaines d’équipes le rêvent déjà quelque part. Regarde Kodak : en 1975, l’ingénieur Steven Sasson avait construit le tout premier appareil photo numérique. La direction a gardé le prototype sous clé pour ne pas cannibaliser la pellicule. Pendant qu’elle verrouillait l’idée, Sony, Canon et les autres ont surfé sur la vague numérique. Résultat : en 2012, Kodak déposait le bilan, doublé par ceux qui avaient transformé la même idée en produit, puis en marché. La vraie valeur n’est donc pas dans le concept nu, mais dans notre capacité — et notre vitesse — à le façonner, à le confronter au terrain et à en faire un modèle durable. Autrement dit, faisons pousser l’arbre plutôt que de collectionner les graines. »
Julien, légèrement ému : « Mais on a développé la technologie, ce n’est pas qu’une simple idée ! L’arbre est dans ce sac ! »
Léo, gardant son calme, lui répond avec une pointe de fermeté : « Julien, je salue l’exploit : concevoir un casque de lecture cérébrale à cinq, dont deux stagiaires, en deux ans, en empilant des briques open source… c’est remarquable. Mais il faut distinguer un bijou technologique d’un produit qui se vend vraiment. Souviens‑toi de Magic Leap One. Techniquement bluffant, plus de 3 milliards de dollars levés, des optiques “light‑field” dignes d’un film de science‑fiction ; pourtant, faute d’usage clair et de prix supportable, à peine quelques milliers d’unités ont quitté les entrepôts avant que la société ne licencie en masse. En face, Meta Quest 2 s’est contenté de composants plus rustiques, mais avec une proposition limpide : jouer et socialiser en VR sans PC. Résultat : 10 millions de casques écoulés en moins de deux ans.
Votre prototype, c’est du Magic Leap artisanal : brillant, fascinant… mais fragile. Or pendant que vous bidouillez à cinq sur des bases open source accessibles à tous, des géants — Neuralink, Meta, Microsoft, Tencent — financent des équipes de cent ingénieurs, commandent leurs propres ASICs et achètent des chaînes de production entières. Sans un cap commercial précis — qui utilisera le casque, pour quel bénéfice immédiat, à quel prix et avec quel SAV — vous courez le risque de rester “les pionniers sympathiques” que l’on cite… et que les poids lourds dépassent. »
Sophie et Julien restent silencieux un instant, le poids des paroles de Léo résonnant dans la salle.
Léo ajoute : « Rappelez-vous, une idée qui réussit a beaucoup plus de valeur qu’une idée parfaitement sécurisée qui ne sort jamais du garage. Il est crucial de trouver le bon équilibre entre protéger votre concept et le tester dans le monde réel pour le valider et l’améliorer. Aussi, concentrez-vous sur les besoins de ces personnes plutôt que sur leur avis sur votre technologie ! D’ailleurs, concentrez-vous sur leurs besoins et non sur leurs avis. »

Julien intervient, perplexe : « Léo, tu nous conseilles de nous concentrer sur les besoins des personnes sollicitées, mais en même temps, tu dis que leur avis est secondaire. N’y a-t-il pas une contradiction ici ? »
Léo reprend : « Non, il n’y a pas de contradiction. Vous vous rendrez vite compte en observant vos interlocuteurs qu’il y a une différence entre ce qu’ils vous disent, ce qu’ils font, et ce qui les dérange réellement, factuellement ! Par exemple, un individu pourrait critiquer l’ergonomie de votre casque tout en l’utilisant fréquemment dès votre premier prototype fonctionnel parce qu’il répond à un besoin crucial. Aussi, les avis peuvent être influencés par plusieurs facteurs comme la réticence à offenser, le manque de perspective sur leurs propres besoins ou même leur humeur du moment. C’est pourquoi il est essentiel de distinguer les besoins factuels des simples opinions, et de ne surtout pas parler de votre solution. Henry Ford lui-même a un jour dit : “Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils auraient dit des chevaux plus rapides.” »
Max se procure un prospectus sur le bar de la cafétéria et dessine un tableau sur la partie la plus libre. « Retenez ça, insiste‑t‑il : on est encore dans la colonne de gauche. Si on saute tout de suite à droite, on teste le pansement avant de connaître la plaie. »
| Exploration | Validation |
| « Quel moment de votre garde vous épuise le plus ? » | « Comprenez‑vous l’interface ? » |
| « Qu’essayez‑vous déjà pour résoudre ça ? » | « Le casque serre‑t‑il trop ? » |
Julien, inquiet. « Mais sans rien montrer, ils vont penser qu’on vend du vent, » murmure‑t‑il.
Léo secoue la tête : « Au contraire, c’est comme servir un soufflé avant de demander si les convives tolèrent le lactose. Aujourd’hui, on écoute. »
Il se tourne vers Sophie : « Imagine que ton casque soit déjà parfait ; quel problème réglerait‑il ici ? ». Cette question met fin au débat, rappelant à Sophie et Julien pourquoi ils l’avaient sollicité au départ.
Enthousiasmés mais toujours craintifs, Sophie et Julien décident de relever le défi malgré les risques. Ils préparent alors avec soin le focus group qu’ils s’apprêtent à mener à l’hôpital. Leur premier objectif est clair : identifier des cas d’usage à forte valeur ajoutée pour leur casque de lecture de pensées. Ils savent que cette étape est cruciale pour déterminer la désirabilité de leur produit, un élément essentiel pour transformer leur invention en un business viable.

Léo quitte l’hôpital tandis que Max dit rendre visite à un patient qu’il connaît. Toujours attablés dans la cafétéria, Sophie ouvre un carnet, liste au crayon les informations qu’ils veulent extraire. Julien l’observe un moment, surpris. « D’où te vient cette méthode de focus group ? Nous n’en avons jamais organisé depuis le début du projet. »
Sophie, un peu gênée, lui répond. « J’ai suivi un module de recherche utilisateur à l’université, mais je n’avais pas mesuré son importance tant que nous étions absorbés par la technique », explique-t-elle. « Aujourd’hui, il faut comprendre les circonstances réelles où notre casque créera de la valeur. »
Ils décident donc de transformer le focus group en véritable atelier d’idéation : recueillir un éventail de situations où la communication se brise, puis voir comment leur technologie pourrait la rétablir. La variété des profils présents – soignants, ouvriers, visiteurs – devrait faire surgir des cas d’usage qu’ils n’auraient jamais imaginés. Et, qui sait, ouvrir la porte à des besoins encore cachés. Pendant leur réflexion, Sophie prend de nombreuses notes. Elle tente alors de prendre un peu de recul pour identifier les pièges à éviter : biais de confirmation, désir de plaire, effet d’autorité… Julien relève la tête et demande : « Le biais de confirmation… je crois comprendre, mais peux-tu préciser ? C’est éviter d’orienter la réponse par la question, non ? »
Sophie s’écarte du clavier. « En partie, oui. Plus exactement, c’est notre tendance à ne repérer que ce qui confirme nos idées. Cela se glisse partout : dans la formulation d’une question, le ton utilisé, même les exemples cités. Si je demande : “Aimez-vous notre casque ?”, je provoque ce biais par exemple, parce que je sous-entends déjà que le casque vaut la peine d’être “aimé”. Pour l’éviter, il faut explorer le vécu de l’utilisateur, sans chercher à valider notre solution. »
Elle écrit deux propositions : « Que ressentez-vous quand vous communiquez le long de la ligne de production ? » et « Quelles situations vous frustrent le plus ? »
« Ces questions invitent à décrire le quotidien, poursuit-elle. Ensuite, je relance : “Peux-tu raconter un cas précis ?” ou “Comment as-tu résolu cette difficulté ?” Je ne mentionne jamais le casque ; sinon, on retombe dans le piège. »
« Et nous surveillons aussi nos réactions », conclut Sophie. « Pas de ton satisfait quand quelqu’un va dans notre sens, pas de reformulation qui guide la réponse. C’est ça, désamorcer le biais de confirmation. »
Pour éviter d’orienter les réponses dès le début, ils choisissent également de ne pas révéler leur produit aux participants avant d’avoir posé leurs premières questions. Au lieu de cela, ils débuteront par une discussion sur les défis généraux de la communication dans les environnements professionnels bruyants ou stressants, avant de guider subtilement la conversation vers les spécificités de leur casque. Ils révisent les questions en ce sens : « Existe-t-il des situations dans votre environnement de travail qui vous ralentissent en raison d’une communication défaillante ou de difficultés à transmettre l’information ? »
« Et quand tu parles de poser des questions ouvertes… En quoi la question que tu viens de poser n’est pas fermée ? Pour moi, une question, c’est une question. » relance Julien.
Sophie choisit d’expliquer en utilisant deux exemples qu’elle écrit sur son ordinateur avant d’orienter l’écran vers Julien:
– Utilisez-vous déjà des casques de communication au travail ?
– Qu’est-ce qui vous gêne le plus dans vos outils de communication actuels ?
« La première, explique-t-elle, c’est une question fermée. On te répond oui ou non, et tu restes prisonnier de ce cadre. La seconde est ouverte : elle invite la personne à raconter son expérience, à critiquer, à nuancer. »
Julien plisse les yeux, puis hoche la tête. « D’accord… Et si quelqu’un répond juste “tout va bien” ? »
« Alors on relance. » Sophie pose son stylo et mime l’échange : « Qu’est-ce qui fait que “tout va bien” ? Peux-tu me décrire un moment où l’outil t’a vraiment aidé ? Ou, au contraire, un moment où il t’a freiné ? » Chaque relance rouvre le champ, au lieu de le refermer. »
Julien note dans son carnet : Questions ouvertes : qui, quoi, comment, pourquoi… jamais oui/non. Puis il propose une question pour le focus group : « Quels aspects de vos outils de communication aimeriez-vous voir disparaître ou évoluer ? »
Sophie est satisfaite. « Parfait. Avec ça, on a à la fois une question ouverte, et on minimise le biais de confirmation : les participants ne cherchent plus à valider notre idée, ils décrivent la leur. En plus, c’est plus court que ma question initiale. Il est important que les questions soient courtes et claires pour ne pas perdre les participants ou les mettre dans une situation qu’ils perçoivent comme humiliante et dans laquelle ils n’oseraient pas pleinement participer. »
Sophie ouvre une autre problématique : « Tu sais, Julien, il existe un piège subtil dans les focus groups : le biais de groupe. Dès qu’une voix charismatique s’élève, tout le monde se met à tourner dans son orbite et les idées originales disparaissent. »
Julien ne croit pas dans le propos de Sophie. « Tu penses qu’on va avoir une star dans l’assemblée Sophie ? Tu n’es pas en train de faire du perfectionnisme ? »
Sophie, grâce à ses années de pratique de la personnalité de Julien, lui répond fermement. « Ce n’est pas du perfectionnisme, Julien, c’est de la prévention » explique‑t‑elle sans hausser la voix. « Les dynamiques de groupe sont parfois imprévisibles : il suffit qu’une personne, même sans le vouloir, prenne trop de place pour que les autres s’autocensurent. »
Julien n’ose pas trop insister et pose directement la question « Et comment on évite ça ? ».
Sophie débite sa réponse comme si elle avait attendu ce moment toute sa vie. « Ca c’est une chose qui m’avait marquée quand on l’avait étudié à l’université car ça a donné lieu à deux semaines de travaux pratiques. Donc, d’abord, on déroule chaque question en trois temps. Première étape : la divergence. On ouvre grand les vannes ; chacun balance toutes les idées qui lui passent par la tête, même les plus folles, sans aucune censure ni commentaire grâce à des post-its. C’est un feu d’artifice : la quantité prime. »
Un court silence, puis Julien reprend : « Donc personne ne critique, c’est ça ? »
« Exactement. » Sophie enchaîne, posant aussitôt la deuxième pierre. « Ensuite vient la clarification : on regroupe les post-its, on reformule. On se demande : “Qu’entends‑tu exactement ?” On repère les doublons, on précise les zones floues. Les éclats d’idées se transforment alors en constellations cohérentes. »
Julien hoche la tête, visiblement séduit. « Et la convergence, alors ? »
« C’est la troisième vague », poursuit‑elle, le regard pétillant. « On sélectionne et on priorise. On confronte, on vote, on tranche. Au final, seules les idées les plus pertinentes restent debout. Cette cadence et l’usage de post-its avant de s’exprimer empêchent l’orateur le plus influent d’imposer sa vision : chacun a d’abord l’espace pour penser, puis pour préciser, puis pour choisir ensemble. »
Julien sourit. « Trois temps, trois respirations… On dirait presque une pièce en trois actes où chacun tient un vrai rôle. »
Conscients que ce focus group n’est qu’un début, ils planifient de collecter les coordonnées de chaque participant et de demander leur consentement pour les recontacter ultérieurement, assurant ainsi un suivi continu et l’enrichissement de leur base de données pour des analyses futures.
Pour l’animation du focus group, ils prennent en compte le conseil que Max leur a délivré avant de s’absenter : Sophie animera la première partie tandis que Julien prendra des notes, puis ils échangeront les rôles pour la seconde moitié de la session. En guise de remerciement, ils imaginent un petit jeu pour les participants : un essai gratuit du casque, où chaque personne pense à un objet que le casque doit deviner. C’est à la fois ludique et révélateur des capacités de leur technologie. En revanche, ils évoquent plutôt un cadeau surprise dans la promotion de leur événement, pour éviter de casser leur atelier dès le départ en influençant les échanges.

Une fois le déroulement du focus group bien défini, Sophie et Julien passent à l’action et Max les rejoint. Il semble avoir de solides relations à l’hôpital, et avec son aide, ils utilisent les imprimantes de l’établissement pour créer des flyers. Ces derniers sont ensuite distribués à tous les étages, invitant le personnel et les patients à se rendre dans une salle de célébrations discrètement nichée au fond du café.
Lorsque l’horloge affiche l’heure annoncée, Julien maintient la porte ouverte et laisse entrer une vingtaine de participants. La pièce, logée au rez-de-chaussée de l’hôpital, possède un vaste mur bleu ciel que Sophie et lui ont préparé en vitesse : deux grandes bandes verticales de scotch repositionnable y délimitent déjà les colonnes correspondant aux questions du jour. Face à ce panneau improvisé, une table ronde occupe le centre, flanquée de deux tables rectangulaires donnant à chacun la possibilité de s’installer à l’aise. Un vidéoprojecteur dort contre le plafond, inutilisé pour l’occasion : ils veulent des échanges sans écran interposé.
Le brouhaha retombe lorsque Sophie s’avance vers le centre de la pièce. « Merci d’être venus, commence-t-elle. Vous avez sans doute aperçu nos flyers annonçant un atelier sur les “obstacles à la communication”. Concrètement, nous travaillons sur un dispositif qui, à terme, facilitera la transmission instantanée des informations. Avant d’aller plus loin, nous avons besoin de comprendre vos réalités quotidiennes : où la parole se perd, où le message se déforme, pourquoi le malentendu ralentit votre travail. Aujourd’hui, vous êtes nos éclaireurs. »
Elle désigne le grand mur bleu. De fines bandes de scotch y tracent deux colonnes, chacune prête à recevoir un thème. « Ce mur est à vous. Au cours de notre échange, vous allez être invités à utiliser les post-its pour y noter vos idées. Utilisez en autant que vous le souhaitez. Nous allons démarrer avec une première question à laquelle vous allez répondre en plusieurs phases. Dans cette première phase, aucune critique : nous cherchons la quantité avant la qualité. Vous pouvez aussi rebondir sur l’idée d’une autre personne avec un nouveau Post-it ». D’un geste, elle indique les carrés multicolores, et ajoute que les feutres sont également à disposition à côté.
Les participants se répartissent autour du mur, feutre et post-its à la main, prêts à faire surgir leurs idées sur le bleu du mur. Non sans un certain stress, elle pose alors la première question : « Existe-t-il, dans votre travail, des situations où la communication vous ralentit ou déforme l’information ? » Un chronomètre de dix minutes démarre aussitôt.
Chacun se concentre sur son premier Post-it, la tête légèrement inclinée vers le papier. Les stylos filent, laissent surgir une pluie d’idées griffonnées à toute vitesse. Aucun mot ne s’élève ; seules les pointes feutre frottent le carton coloré. Une fois l’inspiration couchée, chaque participant se lève tour à tour pour coller son idée sur le mur, formant bientôt une mosaïque bigarrée où chaque pensée, grande ou minuscule, trouve sa place et reste visible de tous. La salle respire à l’unisson, suspendue entre silence studieux et cliquetis lointain du chronomètre.

Le chronomètre s’arrête et un bref tintement rebondit contre les murs. L’exercice passe à la seconde phase avec trois missions : partage, clarification, tri collectif.
Sophie avance d’un pas pour capter l’attention. Elle informe des règles : « Pour cette seconde phase, chacun présente ses idées. Pendant que la personne présente ses idées, les autres posent toutes les questions nécessaires pour comprendre. Surtout, pas de jugement ! Et si deux Post-its ont des idées similaires ou dont le thème est commun, rapprochez-les. Qui commence ? »
Le cercle hésite un instant. Un ouvrier en bleu de travail se lève finalement, traverse la pièce jusqu’au mur fourmillant de carrés colorés, puis pose un doigt sur l’un de ses Post-its. « Le vacarme des machines dérange la communication. » Sa voix résonne avec assurance.

L’audience n’a pas l’air de saisir ce qu’il raconte. Sophie réalise soudain que cette affirmation manque de contexte car ils ne se connaissent pas. Elle arrête tout en s’excusant, et propose un tour de table éclair : noms, rôles, contextes. Le groupe se découvre ; infirmiers, ouvriers, ingénieurs et aidants composent un étonnant mélange.
Les présentations terminées, la phase de partage peut reprendre. Un ingénieur de maintenance demande aussitôt : « Quel type de bruit gêne le plus ? Les alarmes, la chaîne elle-même, les chariots ? » L’ouvrier décrit la cadence ininterrompue des presses et le claquement sec des boîtes métalliques qui retombent dans les bacs. Deux Post-its voisins, l’un sur les alarmes, l’autre sur la fatigue auditive, migrent pour rejoindre le sien ; un petit groupe thématique se forme.
Une infirmière prend la relève. Elle désigne un carré jaune pâle : « Entre les alarmes de monitoring et les appels patients, on répète sans cesse la même consigne ». Un brancardier ajoute qu’il doit souvent hausser la voix, ce qui aggrave la confusion. Tous trois déplacent leurs notes côte à côte.
Plus loin, une cheffe d’atelier lève la main, puis s’avance vers un Post-it orange. « Fatigue visuelle », lit-elle. « Les voyants s’allument partout, à force on n’y prête plus attention. » Elle précise la différence entre un témoin critique et une simple notification. L’infirmière reconnaît la même dérive dans les couloirs de cardiologie ; elle arrache son second Post-it et le place sous celui de la cheffe d’atelier. Un nœud « Signal visuel » se constitue.
Sophie, debout près du tableau, ajuste légèrement les carrés. À chaque précision, un Post-it se déplace, un autre se recouvre, comme si la mosaïque vivait d’elle-même. Les post-its jusque là éclatés sur le mur se rapprochent naturellement, guidés par les thèmes non encore nommés mais qui les rassemblent a priori.

Sophie annonce enfin la dernière phase de travail autour de la première question : la convergence. Les participants terminent de regrouper les post-its par thème ou type d’idée tout en continuant à challenger le contenu. Le lien entre « alarme permanente » et « fatigue auditive » suscite un débat animé ; les Post-its migrent de nouveau, fusionnent ou se scindent. Julien, un sourire aux lèvres, observe la dynamique. Sophie propose les noms des thèmes : Bruit, Signal visuel, Fatigue auditive.
Une superviseure logistique déplace son post-it pour la cinquième fois. « Ah, je réalise que mon idée s’applique au groupe sur le signal visuel » dit-elle en riant légèrement. Elle déplace son Post-it et en rajoute un autre, inspirée par ses collègues.
Après une discussion riche sur les défis de la communication, arrive le moment de la seconde question pour laquelle ils dévoilent leur projet de casque de lecture de pensées, reliant ainsi le thème à leur technologie. La voix de Sophie se fait plus basse, presque conspiratrice. « Nous voudrions maintenant vous parler d’un prototype… un casque de lecture de pensées, capable de transformer des signaux neuronaux en mots et en images. »
Un frémissement parcourt la pièce, moitié curiosité, moitié méfiance. Un homme à la veste froissée bondit aussitôt de sa chaise. Il claque la table, renverse son gobelet de café. « Votre gadget, c’est la porte ouverte à un régime totalitaire ! Vous enrichissez encore des poches déjà bien pleines… Bande de niais condescendants avec vos diplômes ! » La chaise crisse. Avant que quiconque n’intervienne, il tourne les talons et claque la porte, laissant un silence tranchant dans son sillage.
Julien reste figé une seconde, la bouche entrouverte, puis se racle la gorge. Un autre participant, la cinquantaine posée, relève calmement la tête : « Vous vous rendez compte du chemin sur lequel vous nous emmenez ? Le totalitarisme de pensée n’est plus une dystopie si vos casques voient le jour. »
Sophie prend la parole sans trembler : « Notre code est basé sur des technologies accessibles à tous. Nous détournons ces technologies existantes pour répondre à des besoins concrets. Nous voulons encadrer ces usages, pas ouvrir la boîte de Pandore. »
La réplique ne suffit pas à dissiper toutes les rides d’inquiétude. Pourtant, au fond de la salle, une voix s’élève : « À l’époque de Gutenberg on sabotait les presses sous prétexte qu’elles menaçaient l’ordre établi. Aujourd’hui, l’imprimerie est le socle de notre culture. » D’autres acquiescent, balayant l’air d’un geste fataliste : il ne sert à rien de lutter contre le progrès.

L’atmosphère demeure tendue, mais Julien respire un grand coup et relance : « Si vous le voulez bien, passons au brainstorming. Même exercice que tout à l’heure ». Le personnel de l’hôpital exprime son enthousiasme en partageant des anecdotes poignantes.
Parmi les opposants restés dans la salle, l’un couvre le mur de post‑it aux messages lugubres, détournant chaque idée pour en exposer la menace sous-jacente. Julien et Sophie retiennent leur souffle ; ils redoutent que ces sombres annotations ne musellent l’élan d’expression du groupe.
Puis les échanges débutent. Une infirmière raconte : « Nous avons un patient, un ancien musicien, qui a perdu la parole après un AVC. Imaginez s’il pouvait communiquer ses pensées à nouveau. » Un médecin ajoute : « Ce casque pourrait révolutionner notre approche des soins aux patients traumatisés, leur donnant une voix là où ils n’en ont plus. »
Les patients, eux, voient des usages variés. Un DRH présent explique : « Dans notre entreprise, ce casque pourrait transformer nos séances de brainstorming, en capturant des idées en temps réel sans interruptions. » Un ouvrier d’usine enchaîne : « On travaille dans un environnement tellement bruyant que parler est souvent impossible. Avec ce casque, la communication deviendrait fluide et efficace. »
Les échanges s’enflamment. Un patient, ancien professeur, lève la main : « Et si l’on installait ce casque dans les écoles pour aider les enfants souffrant de troubles de la communication ? » À ces mots, l’un des sceptiques se cabre, le visage blême. Imaginer un lecteur de pensées sur des mineurs lui est insupportable ; il se lève d’un bond, fulmine, puis claque la porte, laissant derrière lui un silence hérissé de tension.
À la fin de la session, Sophie et Julien prennent soin de noter les coordonnées des participants qui souhaitent être recontactés. Un kinésithérapeute s’approche : « Je serais ravi de vous montrer notre centre de rééducation. Vous pourriez y tester le casque en conditions réelles. » La DRH leur donne sa carte : « Venez voir comment nous travaillons, je suis sûre que vous découvrirez d’autres applications possibles. »
En quittant l’événement, Sophie et Julien débordent d’idées. Sophie, émue, confie à Julien : « Ces discussions m’ont ouvert les yeux sur des possibilités que nous n’avions jamais envisagées. » Julien acquiesce : « Oui, et pour la première fois, j’ai l’impression que nous avons un véritable réseau de soutien. Nous ne sommes plus seuls dans cette aventure. »
Sophie partage un dernier regard complice avec Julien, «On a du pain sur la planche, mais je pense qu’on tient quelque chose, Julien. »
« Oui » acquiesce-t-il, «et on va tout faire pour que ça marche. »
Témoignages d’entrepreneurs et de product managers
Pour prendre du recul sur le contenu de ce chapitre, je vous propose une série de témoignages inspirants.
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Thierry Carlin, CEO de Helio Water, raconte sa campagne de communication qui a permis de tester le besoin
Auteur de Usines à Impact / Co-fondateur de Shy Robotics / Head of Product chez Dassault Systèmes / Ingénieur passionné d’innovation et d’entrepreneuriat
Bibliographie complète ici




