Mardi matin, 9h14. Trois personnes autour d’un écran partagé : une product manager, une designer, un développeur. L’opportunité est claire, elle vient d’émerger de cinq entretiens clients menés la semaine précédente. Quelqu’un propose une solution. Les deux autres hochent la tête. À 9h26, la réunion est terminée : l’équipe a une idée à tester. Elle n’en a jamais eu de deuxième.
Ce scénario, la coach en découverte produit Teresa Torres l’a vu se répéter dans des dizaines d’organisations. Ce n’est pas un manque de bonne volonté. C’est un vice de méthode que la psychologie sociale documente depuis près de quarante ans, et auquel son travail sur l’idéation produit, relu ce mois-ci par une communauté mondiale de praticiens, apporte un début de réponse.

Le brainstorming, une évidence qui n’en est pas une
Depuis 1948 et le livre du publicitaire Alex Osborn, Applied Imagination, l’idée selon laquelle un groupe qui réfléchit à voix haute produit plus d’idées qu’une addition d’individus est devenue un réflexe managérial. On réunit une salle, on distribue des post-it, on interdit la critique le temps de la session : c’est le brainstorming, la mise en commun collective d’idées destinée à faire émerger des solutions. Le problème, documenté depuis les années 1980 par la recherche en psychologie sociale, est que cette évidence est fausse dans la plupart des configurations.
Le psychologue Michael Diehl et son collègue Wolfgang Stroebe l’ont établi en compilant vingt-deux études sur la question : les groupes qui brainstorment ensemble, à voix haute, produisent en réalité moins d’idées, et pas nécessairement de meilleure qualité, que le même nombre de personnes travaillant seules puis mettant leurs listes en commun. Le mécanisme en cause porte un nom : le blocage de production, soit la manière dont le fait de devoir attendre son tour pour parler interrompt le fil des associations d’idées, pendant qu’on retient, ou qu’on oublie, ce qu’on voulait dire. S’y ajoutent la peur du jugement des collègues présents et une forme de paresse sociale, chacun calant inconsciemment son effort sur celui du groupe.
L’idéation produit selon Teresa Torres
Cette recherche, la praticienne américaine Teresa Torres l’a intégrée à sa méthode de découverte produit, le discovery : cette phase de travail où une équipe explore un problème et ses solutions possibles avant de s’engager à construire quoi que ce soit. Dans Continuous Discovery Habits, publié en 2021 et dont la communauté qu’elle anime relit un chapitre par mois cette année pour son cinquième anniversaire, elle consacre un chapitre entier à ce qu’elle appelle l’idéation « boostée » : une manière de générer des solutions qui commence, systématiquement, seul et par écrit.
La méthode s’adresse à ce que Torres nomme le trio produit, soit l’attelage product manager, designer, développeur qui porte ensemble une décision, plutôt qu’un chef de produit isolé. Face à une opportunité identifiée, un besoin ou une frustration remontés des entretiens clients, chaque membre du trio passe d’abord cinq à dix minutes à écrire, sans en parler aux autres, une liste volontairement longue de solutions possibles : quinze à vingt idées, en s’autorisant les plus farfelues, en regardant ce que font des produits sans rapport apparent, en imaginant des utilisateurs aux besoins extrêmes. Ce n’est qu’après ce temps individuel que le trio partage, compare et recombine.
Ces listes viennent ensuite nourrir l’arbre opportunités-solutions, l’opportunity solution tree : un schéma qui relie visuellement un objectif, les opportunités identifiées et les solutions envisagées, pour éviter de sauter directement d’un objectif à une unique solution. C’est l’outil que Torres a popularisé pour structurer la découverte produit dans la durée, plutôt qu’au fil de réunions isolées.
Illustration : le schéma de l’arbre opportunités-solutions (Product Talk), l’outil que Teresa Torres utilise pour cartographier visuellement ces options avant de les tester.
Comparer, plutôt que trancher
Ce déplacement change la nature même de la décision. Une équipe qui part d’une seule idée pose une question binaire : la construit-on, oui ou non ? Une équipe qui en pose vingt côte à côte pose une tout autre question : laquelle sert le mieux l’objectif visé ? Torres appelle ce basculement le passage d’une décision « faut-il » à une décision « laquelle ». La nuance paraît sémantique ; elle ne l’est pas. La première question invite à défendre son idée devant le groupe. La seconde invite à évaluer un ensemble d’options selon des critères communs, ce qui déplace la conversation de l’ego vers l’opportunité elle-même, et pose au passage la question, plus large, de qui décide quoi dans un trio produit.
Pour une organisation, l’enjeu dépasse la qualité d’une session de travail. Les solutions qui atterrissent dans le backlog, cette liste, souvent longue, des tâches et fonctionnalités qu’une équipe produit a identifiées mais n’a pas encore réalisées, sont la plupart du temps les premières idées venues à l’esprit, jamais mises en concurrence avec d’autres. Élargir systématiquement l’éventail des solutions avant de choisir ne ralentit pas la décision : elle la rend simplement moins arbitraire, moins dépendante de la personne qui a parlé la première, ou parlé le plus fort dans la salle. C’est aussi, vue sous cet angle, une autre manière d’aborder la priorisation, ce moment où l’équipe doit choisir quoi construire en premier parmi tout ce qu’elle pourrait faire.
Les limites d’une bonne idée
Cette discipline suppose un terreau que peu d’équipes possèdent réellement : un rythme de discovery continue, avec des entretiens clients réguliers qui alimentent en permanence de nouvelles opportunités à explorer. Sans cette matière première, l’idéation boostée s’arrête à ce qu’elle est censée éviter : un exercice de créativité hors-sol. Torres liste elle-même les erreurs les plus fréquentes qu’elle observe chez les équipes qui adoptent la méthode : limiter l’idéation à une seule séance au lieu d’y revenir à plusieurs reprises, ou retenir une solution séduisante sans vérifier qu’elle répond bien à l’opportunité de départ.
La méthode a aussi ses angles morts. Générer davantage d’idées améliore la diversité du champ des possibles ; cela ne garantit en rien la justesse du choix final. Une fois les options comparées, encore faut-il les tester avant de les construire, ce que Torres traite comme une étape distincte et non négociable, et non comme un vote de préférence. Et l’exercice, pensé pour un trio à l’échelle d’une équipe, ne se transpose pas tel quel aux arbitrages de portefeuille ou aux choix de stratégie produit, qui répondent à d’autres logiques de gouvernance.
Et maintenant
Reste une question que la communauté du discovery commence tout juste à explorer : que devient l’idéation individuelle quand un membre du trio peut s’appuyer sur un agent d’intelligence artificielle, un programme capable de mener seul une série de tâches, pour générer sa propre liste d’options avant même la session ? Rien, à ce stade, ne documente sérieusement l’effet de cette pratique sur la qualité des solutions retenues ; l’hypothèse circule davantage qu’elle n’est vérifiée.
Ce qui, en creux, dit assez bien où se situe le signal durable dans cette histoire : moins dans un outil que dans la discipline qu’il s’agirait de réhabiliter, vieille de quarante ans de recherche et pourtant toujours aussi rare dans les salles de réunion.
Sources
- Let’s Read Continuous Discovery Habits Together (July 2026), chapitre 8 : Supercharged Ideation · Product Talk (Teresa Torres)
- Opportunity Solution Trees: Visualize Your Discovery to Stay Aligned and Drive Outcomes · Product Talk (Teresa Torres)
- Brainstorming · Wikipedia (vérification croisée de la recherche de Diehl et Stroebe sur le blocage de production)