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La règle a été écrite par ceux qu’elle encadre

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Quatre feuillets dactylographiés étalés en éventail sur fond noir, les deux de droite portant des signatures manuscrites en encre bleue
La déclaration politique de Bonn, signée le 19 mai 1987 par les ministres français, allemand, italien et britannique. Exemplaire officiel britannique, inventaire 2013-149. Science Museum Group, CC BY-NC-SA 4.0.

Deuxième volet d’une série en trois parties sur le poids de la politique dans le succès d’un produit. Le premier a montré qu’aucun produit leader n’échappe à une enveloppe publique.


La salle du fond

Lundi 16 février 1987, Funchal, île de Madère.

Quinze administrations européennes des télécommunications ouvrent une semaine de réunion pour choisir la technique radio du futur téléphone mobile commun. Deux solutions s’affrontent : la première, à large bande, est celle d’Alcatel, et la France comme l’Allemagne la soutiennent. La seconde, à bande étroite, est portée par les pays nordiques et par les Britanniques.

Le choix porte sur la largeur du canal radio. Sous chaque solution, ceux qui la défendent le lundi matin.

Chaque pays a envoyé une délégation, et chaque délégation comprend deux sortes de profils. Des ingénieurs, répartis en petits groupes, qui discutent les paramètres un par un ; et un chef de délégation, qui siège à la plénière, la seule réunion où tous les pays sont assis ensemble, où la spécification s’adopte et où chaque pays dispose d’une voix. Les ministres ne sont pas venus bien qu’ils soient les décideurs de la solution pour leur pays. Le groupe qui siège ainsi s’appelle Groupe Spécial Mobile et donnera ses initiales à la norme en discussion, GSM.

Trois lieux pour une même semaine. À ce stade, rien ne dit encore comment ils communiquent.

Avant même l’ouverture, Philippe Dupuis, le chef de la délégation française, prend ses partenaires à part. Il vient négocier un compromis. En effet, le vendredi précédent, Alcatel ayant appris ce qui se préparait à Madère, avait saisi le gouvernement français au plus haut niveau. La consigne tenait en une ligne : la France défendra la solution d’Alcatel, et aucune autre, quoi que disent les experts. Comme la plénière ne décide qu’à l’unanimité, sa seule voix suffit désormais à empêcher toute décision.

Neuf cents kilomètres d’Atlantique séparent la salle de réunion des capitales qui donnent les consignes. Contours OpenStreetMap, ODbL.

La plénière ne peut donc plus trancher le choix entre les deux solutions. Son président, le Suédois Thomas Haug, fait passer les points mineurs pour occuper le temps. Le mercredi, un tour de table donne treize délégations pour la bande étroite, deux contre. La politique bloque.

Le vendredi, dernier jour, Stephen Temple, le délégué britannique qui raconte cette semaine dans son livre sur l’histoire du GSM, s’installe avec l’accord de Haug dans une pièce au fond du couloir. Ce qui se passe dans cette pièce n’a ni ordre du jour, ni compte rendu, ni témoin. Puisqu’une seule voix suffit à tout bloquer en plénière, les délégations viennent y négocier une par une ce qu’elles n’obtiendront pas là-bas, et ce qui s’y règle repart en plénière pour y être adopté. Temple compare l’endroit à un cabinet médical.

La salle entière, et les cinq délégations que ces pages suivent. Temple, Dupuis et Haug sont ceux que les paragraphes ci-dessus nomment ; Silberhorn et Sentinelli viendront plus loin.

Le paquet de Madère, ou comment une norme se négocie comme un traité

Revenons au mercredi, le soir du tour de table. Les partenaires se retrouvent dans le hall de l’hôtel à vingt heures. Armin Silberhorn, le délégué allemand, et Philippe Dupuis arrivent les derniers, la mine sombre : leurs gouvernements viennent de durcir les instructions, bande large ou rien. Haug lève les bras au ciel. Il n’y aura donc pas d’accord, dit-il.

Temple pousse la solution à bande étroite, que ses experts jugent meilleure pour les appareils portatifs et pour l’autonomie des batteries que les constructeurs britanniques espèrent vendre au grand public. L’expert allemand veut davantage de canaux téléphoniques par fréquence radio que les Britanniques, qui en réclament huit, parce qu’un condensateur plus petit suffit à alimenter la bouffée d’émission dès lors que les canaux se raréfient sur une même fréquence.

Les Suisses veulent un système qui fonctionne dans des vallées où l’écho radio revient tard, et les Suédois défendent une variante dont ils sont les seuls partisans, en espérant l’échanger contre celle que propose leur allié norvégien. Chacun raisonne juste, défend son industrie nationale, protège l’investissement déjà consenti par ses laboratoires, et se comporte exactement comme la théorie l’annonce. L’ensemble bloque.

Le choix entre les deux solutions leur échappe, parce qu’il repose sur une approche qui ne peut qu’amener au blocage sur un nombre aussi important d’acteurs. Temple identifie un levier : la spécification de la norme. C’est à dire le document dans lequel les exigences que la solution doit respecter sont recensées.

Il invente cette semaine-là deux choses qui pèseront plus lourd que le vote : deux règles pour que chacun reparte avec quelque chose plutôt qu’avec un désaccord complet. Ce qui se décide cette semaine-là est le système sur lequel reposeront la téléphonie mobile européenne, puis les appareils qui en sont sortis. Personne dans la salle ne le sait encore.

La première règle est l’hypothèse de travail. Elle porte sur le passage des petits groupes à la plénière. Jusque-là, chaque valeur s’y votait comme un choix définitif qui orientait directement la solution, et un délégué dont la valeur perdait avait tout intérêt à bloquer, puisqu’il perdait pour de bon. L’hypothèse de travail lui retire cette raison. Le groupe cesse de se demander quelle solution retenir et travaille paramètre par paramètre : pour chacun, il adopte la meilleure valeur connue ce jour-là et l’inscrit comme provisoire. Quiconque veut la remplacer plus tard le peut, à trois conditions : apporter une preuve, l’avoir établie en dehors de la plénière, et montrer que sa valeur fait mieux, pas seulement aussi bien. Temple compare le résultat à du ciment à prise lente : la forme est prise, on peut encore la corriger, mais l’effort nécessaire pour le faire augmente chaque jour.

Le vote change d’objet : on ne choisit plus entre deux systèmes, on fixe des valeurs que chacun peut encore battre sur preuve. Un responsable produit reconnaîtra le geste : s’accorder sur le résultat visé et sur ce qui l’atteste, puis laisser les équipes techniques trouver comment y arriver.

Prenons un exemple. Chaque fréquence radio doit être partagée entre plusieurs conversations, et il faut en fixer le nombre. L’expert allemand en veut davantage, les Britanniques huit, parce qu’un téléphone de poche y gagne en autonomie. Le groupe inscrit huit. L’Allemand n’a pas perdu pour toujours : s’il revient avec des mesures faites dans son laboratoire qui montrent qu’un autre nombre fait mieux, la valeur change. Tous les paramètres de la norme se traitent ainsi, en parallèle, et aucune délégation n’a la meilleure réponse sur tous : chacun perd ici et garde une chance là, ce qui rend la règle acceptable.

Le perdant du jour accepte alors la décision, puisqu’il garde une chance de revenir avec ses essais, et la conception avance sans attendre qu’il soit convaincu. Une erreur se corrige plus tard sans rouvrir tout l’accord. Alain Maloberti, qui préside depuis 1985 le groupe chargé de la définition du système radio, dira des années plus tard que sans cette règle la spécification du GSM n’aurait pas pu être écrite.

Sous la règle habituelle, un paramètre contesté bloque tout. Sous l’hypothèse de travail, tout est adopté à titre provisoire et reste remplaçable sur preuve venue de l’extérieur.

La seconde règle est le marchandage de paquets. Temple la propose juste avant la pause du matin et l’appelle le paquet, en expliquant à la salle que chacun doit en repartir avec quelque chose. Les Allemands emportent le codeur de parole, le logiciel qui comprime la voix avant de l’envoyer, celui de l’équipementier PKI. Les Français emportent le saut de fréquence, auquel Dupuis tient personnellement, les Nordiques emportent la méthode de modulation qui était sortie en tête des essais parisiens, et les Suisses obtiennent le paramètre qui règle l’écho de leurs vallées.

Le Royaume-Uni y laisse le codeur de parole des laboratoires de recherche de British Telecom. Temple raconte que Robin Potter, l’ingénieur de ces laboratoires qui siège dans le groupe d’experts, retire lui-même sa proposition pour que le paquet tienne. De retour à Londres, British Telecom lui reproche d’avoir abandonné une technique maison au profit de celle des Allemands. Il explique alors l’approche de Temple, et le fait que sans ces compromis, tout le monde aurait été perdant. Le compromis, c’est le prix du paquet. Celui qui le propose doit y perdre quelque chose de visible, sans quoi personne d’autre n’accepterait de perdre.

Restait le nombre de canaux.

Les experts s’enferment ce soir-là et n’accordent personne. Temple descend les voir vers vingt-trois heures. Trois heures de dispute, rien d’acquis. Il tente un tour de négociateur : sur un paramètre à trois options, les Suédois, seuls sur la troisième, ont laissé entendre qu’ils la lâcheraient si l’option de leurs alliés norvégiens passait ; autant réduire le choix à deux. Les experts se retournent tous contre lui et l’accusent d’apporter la politique dans une discussion technique. Il racontera qu’en une demi-heure il avait fait l’unanimité sur un seul point : le problème, c’était lui. Il repart quand même à l’attaque, question par question, jusqu’à isoler l’expert allemand sur le seul point qui l’intéresse encore à cette heure-là. Il obtient huit.

La réunion des experts se termine à deux heures et demie du matin, les délégués affamés descendent dans les cuisines et n’y trouvent que des boîtes de sardines.

Le monde entier a eu huit canaux par fréquence porteuse, et tous les téléphones GSM jamais fabriqués portent ce chiffre, arbitré dans une discussion entre deux hommes dont l’un venait d’isoler l’autre dans une chambre d’hôtel au milieu de la nuit.

L’historien Léonard Laborie l’établit : le retournement est venu de l’industrie elle-même. Le président d’Alcatel-Thomson-Radiotéléphone prend conscience que le processus engagé par la majorité est devenu irréversible, il en rend compte à la présidence du groupe, et celle-ci accepte de renoncer à ses exigences. La plénière n’avait pas le pouvoir de trancher ; elle a rendu la majorité irréversible, et c’est ce constat qui a fait céder l’instruction. Le 19 mai 1987, les ministres de France, d’Allemagne, d’Italie et du Royaume-Uni signent à Bonn le texte.

Le paquet de Madère : chaque délégation repart avec un paramètre, et le Royaume-Uni renonce au sien.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur seul n’aurait pas pu faire ? Il n’entre pas dans la salle : les sièges appartiennent aux administrations. Il n’invente pas davantage la règle qui organise la salle. Alcatel a décroché cette semaine-là ce qu’un industriel peut décrocher de mieux, c’est-à-dire l’instruction d’un chef de gouvernement, portée dans la salle par deux délégations nationales et défendue jusqu’au bout. Temple a décroché une méthode d’arbitrage. La méthode a gagné.

Le club

Reculons de quinze mois. Un accord existait avant Funchal, dont aucun texte européen ne porte la trace : la France, l’Allemagne et l’Italie avaient signé entre elles une coopération sur le cellulaire numérique, hors Communauté européenne et hors CEPT, la conférence qui réunit les administrations européennes des télécommunications. Cet accord des trois leur permettait d’arriver aux réunions avec des positions déjà convenues. Temple écrit qu’il devenait de plus en plus dur de se battre, réunion après réunion, contre des vues pré-coordonnées par trois administrations qui se parlaient entre elles avant de lui parler.

Mauro Sentinelli, délégué italien, veut faire entrer les Britanniques et le glisse à Temple un soir de dîner, à Londres, en le prenant à part entre deux tables. Temple veut bien entrer, mais seulement après que le groupe ait adopté les cinq critères d’évaluation qu’il défend depuis des mois, la grille sur laquelle les solutions concurrentes devront être comparées, et il le dit à Sentinelli sans y mettre les formes. Christian Schwarz-Schilling, ministre allemand des Postes, aime l’idée d’un système qui irait de Milan à Londres, tandis que le directeur général des télécommunications françaises veut d’abord arracher davantage à British Telecom.

Le Royaume-Uni finira par entrer dans ce club, et sans que Temple l’ait décidé. Il y entre en trois temps, entre l’automne 1985 et l’été 1986, et aucun des trois ne ressemble à ce qu’on imagine d’une négociation internationale : un accident de bureau, un avis juridique écarté, et un marché de couloir qui ne sera pas honoré.

Le premier temps tient de l’accident de bureau. Un ministre en visite parle d’après une note que ses fonctionnaires lui préparent, et qui fixe ce qu’il peut dire. À l’automne 1985, un remaniement porte Leon Brittan à la tête du ministère du commerce et de l’industrie, et le nouveau ministre part aussitôt en visite de courtoisie à Bonn. Quelques mois auparavant, un ministre italien était venu à Londres, et c’est Temple qui avait rédigé la note de son hôte britannique. Il y avait écrit que le Royaume-Uni ne rejoindrait pas l’accord des trois tant que le groupe GSM n’aurait pas adopté ses cinq critères. Pour Bonn, le cabinet de Brittan réclame une note pour le lendemain, mention urgent. Temple et son collègue Greg Faulkner, le diplomate qui suit le dossier avec lui, sont tous deux à l’étranger et injoignables, à une époque sans téléphone portable. Deux agents subalternes qui ne connaissent pas le dossier ressortent la note italienne, remplacent Italie par Allemagne, et l’envoient à l’ambassade.

À Bonn, les diplomates découvrent un ordre du jour sans rien de positif : sur l’ouverture des marchés, Londres et Bonn sont aux antipodes. Le seul sujet qui puisse plaire au ministre allemand est le cellulaire numérique, et encore, la note le hérisse de réserves. Personne ne répond à Londres. Dans l’intérêt bien compris des relations anglo-allemandes, l’ambassade retire les réserves et ajoute un peu d’enthousiasme. Brittan lit sa note, entre dans le bureau de Schwarz-Schilling et déclare que le Royaume-Uni serait ravi de rejoindre l’accord, celui-là même auquel Temple refusait d’adhérer depuis un an. Les Allemands, à qui leur délégué décrivait depuis des mois un Royaume-Uni réticent, sont pris de court. De retour à son bureau, Temple lit le télégramme de compte rendu avec incrédulité.

Le deuxième temps tient dans un avis juridique écarté. Dans les mois qui suivent Bonn, le Royaume-Uni n’entre pas dans l’accord des trois par un nouveau texte, mais par une annexe, que les quatre ministres doivent signer. Par routine, l’annexe passe chez les juristes du ministère. La réponse arrive quelques jours plus tard et ne vise pas l’annexe : elle vise l’accord d’origine. Trois administrations en situation de monopole qui se coordonnent sur une technique, c’est le genre d’entente que les autorités européennes de la concurrence guettent, et signer l’annexe reviendrait à y souscrire. La juriste qui a traité le dossier recommande de ne pas signer. Temple l’appelle. Son argument : un nouveau venu ne peut pas exiger du club qu’il change ses règles avant de l’admettre. Peut-elle au moins chiffrer le risque d’une action en justice ? Elle refuse de donner un chiffre comme de couvrir la moindre prise de risque. Suivre son avis reviendrait à rester dehors. Une note monte au ministre chargé du dossier, expose le pour et le contre, et lui recommande de passer outre et de signer. L’annexe revient avec la signature britannique.

Le troisième temps tient dans une pause café. En juillet 1986, Temple et Faulkner siègent à Odense, au Danemark, à la réunion qui chapeaute les travaux télécoms de la CEPT. Deux affaires les y amènent. La première est un nouvel accord sur l’agrément des terminaux, la procédure par laquelle un exemplaire d’un appareil est testé pour que toute la série soit autorisée dans toute l’Europe, au lieu d’un test par pays. Temple a écrit ce texte pendant un an et se présente à la présidence du comité qui va l’appliquer ; la France lui oppose un candidat, mais la salle penche pour lui. La seconde est la signature française de l’annexe cellulaire, qui n’arrive toujours pas. Pendant une pause, Faulkner lui propose un troc : retirer sa candidature au profit du Français, contre la signature de la France.

Temple laisse refroidir son café. Puis il retire sa candidature au profit du candidat français, sous les yeux incrédules des autres délégations, et se contente de la vice-présidence, c’est-à-dire, écrit-il, tout le travail et aucun pouvoir. Avant de quitter Odense, le chef de la délégation française assure aux Britanniques que l’accord est monté chez le directeur général et qu’il est signé.

Un mois plus tard, aucune copie signée n’est arrivée à Londres. Temple appelle Dupuis, qui avoue, gêné : le directeur général des télécommunications françaises, dont sa délégation dépend, a refusé de signer, parce qu’il veut arracher une concession de plus à British Telecom. La parole donnée à Odense n’engageait donc que celui qui l’avait donnée. La présidence est cédée, la carte est jouée, et il ne reste que le bluff. Le chef de la délégation française avait dit que l’accord était signé ; Temple et Faulkner le prennent au mot. Faulkner envoie aux trois capitales un télégramme chaleureux se réjouissant que tout le monde ait signé, puis ils se présentent à la réunion suivante, à Rome, en membres de plein droit.

Cinq semaines après Madère

Le même accord à trois moments. Ce qui change n’est pas son contenu, c’est qui peut s’en servir contre qui.

Depuis Funchal, Paris et Bonn négocient à deux, et Dupuis n’y prend pas part : sa hiérarchie l’a écarté du dossier. Le 25 mars 1987, une réunion franco-allemande devait fixer une ligne commune. Au déjeuner, les Français proposent de nouveaux essais comparatifs entre les deux solutions, ce que personne n’avait les moyens de financer, et un responsable allemand des achats répond qu’il lui reste du budget. Les deux délégations repartent avec des essais à payer et sans la ligne dure que Bonn avait imposée en février. Le Royaume-Uni, écrit Temple, est réduit au rôle de spectateur. Écarté du tête-à-tête, Temple cherche ce qui pourrait ramener les deux autres à la table, et il va relire l’accord des trois, celui que son pays a rejoint par l’annexe. L’obligation y est écrite noir sur blanc : chaque administration s’est engagée à travailler avec les trois autres. Pas avec une seule.

Le lundi 30 mars, Temple (Royaume-Uni) l’écrit à Silberhorn (Allemagne) dans une note en style diplomatique dont le fond tient en une phrase : un arrangement franco-allemand rompt l’engagement pris à quatre. Silberhorn la reçoit sans plaisir, admet que Temple a raison, et demande lequel des deux accords prime, celui des quatre ou celui qu’il a avec les Français. Il n’attend pas la réponse. Silberhorn arrange l’ordre des appels pour que son propre ministre entende l’argument britannique avant l’argument français. Geoffrey Pattie, le ministre britannique, s’exécute le vendredi 3 avril à huit heures du matin. Au bout du fil, Christian Schwarz-Schilling quitte le camp de la bande large et dit sa préférence pour la bande étroite. Puis il prend un engagement : la France et l’Allemagne cessent de négocier à deux, et tout se traitera désormais entre les quatre pays.

Le texte qu’ils signent le 19 mai tient sur une feuille de vingt et un centimètres sur vingt-neuf, et leurs quatre pays s’y engagent à soutenir chez eux la spécification GSM. Geoffrey Pattie signe pour le Royaume-Uni, R. Panella pour l’Italie, Marcel Roulet pour la France, Christian Schwarz-Schilling pour l’Allemagne. Cherchez la loi dans cet objet, vous n’en trouverez pas.

C’est ainsi qu’Alcatel a perdu la norme. Le réseau qui l’emporte n’appartenait pas à l’industriel, pourtant plus riche, mieux introduit, capable d’atteindre un chef de gouvernement un vendredi soir. Il appartenait à quatre fonctionnaires qui s’étaient lié les mains les uns aux autres, trois d’entre eux à l’automne 1985, le quatrième en signant l’annexe.

L’homme qui a écrit une décision que l’État a signée

Reculons de douze ans, changeons de pays, gardons la même maison.

La France finance une industrie informatique nationale au début des années 1970. La Compagnie internationale pour l’informatique, la CII, née en 1966 de la mise en commun des activités informatiques de Thomson, de la Compagnie générale d’électricité et de Schneider, sert d’instrument au Plan Calcul, et Georges Pompidou et son gouvernement poussent une alliance européenne, Unidata, qui l’associe à Siemens et à Philips. Sur le papier, la France tient un Airbus de l’ordinateur.

Ambroise Roux dirige la Compagnie générale d’électricité, actionnaire de la CII, et il ne veut pas de cette alliance. Le journaliste Tristan Gaston-Breton rapporte son raisonnement en une phrase : l’alliance commence dans l’informatique, elle finira par gagner les composants, voire le téléphone. Roux se bat contre un rapprochement entre son concurrent Thomson, Philips et Siemens, dans des secteurs où il opère lui-même et dont il attend l’essentiel de sa croissance.

Jean-Pierre Brulé, qui dirige Honeywell-Bull, préfère une fusion avec la CII à l’arrivée d’un concurrent européen, et Michel d’Ornano, ministre de l’Industrie, penche pour la même fusion, qui promet à la CII un accès au marché américain.

Roux n’ouvre aucune campagne publique. Il occupe une position d’actionnaire, qu’il exerce de l’intérieur et sans communiqué, et il dispose par ailleurs d’un accès direct à ceux qui décident. Il avait conseillé Pompidou sur les questions économiques. Il présidait la commission économique du principal syndicat patronal.

Valéry Giscard d’Estaing entre à l’Élysée en mai 1974. Il avait autorisé, comme ministre des Finances en 1970, la cession de Bull à Honeywell. Son gouvernement supprime la délégation à l’informatique le 2 octobre 1974, puis négocie début 1975 directement avec Honeywell-Bull, sans inviter le président de la CII. Le 20 mai 1975, la CII fusionne avec Honeywell-Bull, et la France se retire d’Unidata. Le consortium disparaît en décembre. Les partenaires allemands parlent de trahison.

Deux choses.

L’industrie informatique française passe sous parapluie américain, et la facture publique explose. Jusqu’en 1974, le Plan Calcul coûtait environ trois cents millions de francs par an, versés à la CII en subventions et en marchés d’études, l’État s’engageant par ailleurs à orienter vers elle les commandes des administrations et des entreprises publiques. À partir de 1975, la réorganisation autour de Bull fait passer cette dotation à deux milliards de francs par an, l’essentiel étant versé entre 1975 et 1977. Sortir d’un projet européen a coûté plus cher que d’y rester.

Puis Ambroise Roux quitte la CGE et fonde l’Association française des entreprises privées, dont les membres fondateurs tiennent leur premier conseil le 12 octobre 1982. Elle refonde une association née en 1969 que les nationalisations avaient vidée, et compte alors trente-six affiliés. Jacques Chirac, François Pinault, Michel Pébereau et Jean-Louis Beffa se retrouvent à ses obsèques, en avril 1999. La presse l’appelait le parrain du capitalisme français. Un homme venait de transformer son influence personnelle en institution permanente, et l’institution lui a survécu.

Alcatel vient de cette maison-là. En 1968, la CGE prend le contrôle d’une petite société alsacienne d’équipements de télécommunications qui s’appelle Alcatel. Deux ans plus tard, Roux, devenu président de la CGE, la fusionne avec la CIT, le bras téléphonique du groupe, pour la recentrer sur le téléphone. L’ensemble s’appelle CIT-Alcatel. En 1985, il absorbe les télécommunications de Thomson et prend le nom d’Alcatel. C’est cette maison qui entre au cabinet du Premier ministre en février 1987.

Deux histoires courent séparément pendant vingt ans, l’une dans une entreprise française, l’autre dans des salles de réunion européennes. Elles se touchent un seul jour, en février 1987.

Trois questions pour votre prochain comité produit

L’épisode précédent proposait une question à ajouter à l’ordre du jour, juste après la question du client : quelle décision publique ouvre ou ferme mon marché, à quel horizon, et qui tient le stylo ? En voici trois autres, qui viennent avant, et qui tiennent sur une demi-page de carnet.

Où s’écrit la règle de mon marché ? Un comité technique, une association professionnelle, un groupe de travail administratif, un référentiel de qualification. Nommez la salle. Écrivez son nom. Si elle n’existe pas encore, votre marché est jeune, et vous venez d’apprendre quelque chose d’utile.

Qui y siège pour ma filière, et depuis quand ? La durée compte plus que la taille. Quatre fonctionnaires liés depuis seize mois ont battu un industriel qui savait entrer au cabinet du Premier ministre un vendredi soir.

À quelle date sera-t-il trop tard ? Une spécification qui paraîtra au Journal officiel dans quatre ans se ferme aujourd’hui, dans une salle de réunion où l’on sert du café tiède et où quelqu’un arbitre un paramètre que vous découvrirez trop tard. Le jour où vous la lirez, il ne vous restera plus qu’à vous y conformer.

Rassemblez les réponses dans une grille à quatre colonnes : l’enceinte, qui y siège pour votre filière, la date de fermeture, et le nom de la personne qui suit le dossier chez vous. Une ligne par règle, et une relecture en comité produit deux fois par an. Si la quatrième colonne reste vide, vous connaissez déjà le résultat.

Cette grille ne réclame pas un lobbyiste. Elle réclame quelqu’un dont le travail consiste à la relire deux fois par an, devant le comité produit.

Reste à savoir qui, chez vous, obtient le droit d’aller dans cette salle. Cette décision-là se prend à l’intérieur de l’entreprise, et c’est l’objet du volet suivant.

Ce sur quoi cet article s’appuie

La salle du fond et le paquet de Madère

Le club

L’homme qui a écrit une décision que l’État a signée

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