
Dixième épisode d’une série en dix épisodes sur le poids de la politique dans le succès d’un produit. Depuis juin 2025, un téléphone mis sur le marché européen doit pouvoir s’ouvrir, et ses pièces rester disponibles sept ans. L’Union l’a voulu pour réduire les déchets. Réparer ne ramène pas l’usine : à Shenzhen, l’usine est venue avant les réparateurs. Mais ouvrir un produit montre, composant par composant, ce qu’un continent sait fabriquer.
En mai 2014, Andrew Huang descend d’un taxi au poste-frontière de Futian, entre Hong Kong et Shenzhen, et son Samsung Galaxy Note II lui glisse des mains. L’écran éclate sur le trottoir.
Huang, que tout le monde appelle bunnie, connaît les entrailles des téléphones mieux que ceux qui les vendent. Docteur en génie électrique du MIT, il a raconté comment il avait percé les protections de la console Xbox, et ce jour-là, à Futian, il entre en Chine pour se rendre à Dongguan, tout près de là, où il doit préparer avec ses fournisseurs la fabrication de Novena, un appareil qu’il a lui-même conçu. Son éditeur le présente comme hacker et comme maker, ces bricoleurs qui fabriquent leurs propres objets et en publient les plans.
Il file au marché de Huaqiangbei. C’est le cœur électronique de Shenzhen. Dans un stand, une vendeuse teste le téléphone, puis l’équipe du stand chauffe l’écran au sèche-cheveux, ramollit la colle au nettoyant de contact et glisse sous la dalle un ongle très long, là où un atelier sortirait une spatule. Elle gratte l’ancien adhésif et pose un film neuf, puis un écran présenté comme neuf, sans doute reconditionné, précise bunnie. Vingt minutes. Pièces et main-d’œuvre : 25 dollars. Il n’existe pas de meilleur endroit au monde pour casser son écran, écrit-il.
Onze ans plus tard, l’Union européenne inscrit ce geste dans la loi : depuis le 20 juin 2025, un téléphone mis sur son marché doit s’ouvrir avec des outils du commerce, et ses pièces doivent rester disponibles pendant sept ans. La loi a copié le geste du stand. Elle n’a pas copié ce qui le rendait possible en vingt minutes et pour quelques dollars : un marché entier où l’on démonte et refabrique des téléphones sur les étals.
L’enjeu dépasse l’écologie. Une loi européenne qui oblige à ouvrir les téléphones et les autres produits peut-elle rendre à l’Europe le savoir de les fabriquer ?
La réponse courte est non. Ouvrir ne suffit pas à fabriquer : à Shenzhen, la réparation est venue après l’usine, et le téléphone européen conçu pour être démonté est assemblé en Chine. La réponse longue tient dans ce qu’on voit quand on ouvre enfin les produits.
Posséder un objet, c’est pouvoir l’ouvrir
Les makers ont posé l’idée avant la loi : des produits qu’on ne peut pas ouvrir n’appartiennent pas vraiment à leurs propriétaires.
Huit ans plus tôt que la panne de Futian, l’idée d’ouvrir les produits pour les réparer circulait déjà chez les makers. En novembre 2006, le magazine américain Make: met en ligne une page déjà parue en page 156 de son quatrième numéro : la déclaration des droits du maker (Maker’s Bill of Rights), signée Mister Jalopy. Son titre tient en une ligne, « If you can’t open it, you don’t own it ». Si vous ne pouvez pas l’ouvrir, il ne vous appartient pas. Le magazine réclame un matériel accessible, complet et réparable, et il en glisse un aide-mémoire imprimé avec ses pinces Leatherman « warranty voider », tueuses de garantie, pour que ses lecteurs fassent leurs courses en connaissance de cause.
J’ai animé les conférences Show Me the Maker, qui donnaient la parole à des makers anonymes. J’écrivais à l’époque que le maker voit dans la capacité à fabriquer, à réparer et à comprendre les fonctionnements « la liberté de pouvoir se débrouiller seul ».
Pour un maker, réparer est le premier degré de la maîtrise. On ouvre, on comprend, on remplace, et un jour, après avoir démonté ce que d’autres ont assemblé, on fabrique à son tour. La réparabilité désigne ce qu’un objet permet de faire : l’ouvrir, en retirer une pièce, en poser une autre, savoir comment s’y prendre.
Bruxelles a repris une idée voisine, pour d’autres raisons : ouvrir les objets pour les réparer. Jusqu’où l’a-t-elle suivie ?
Bruxelles a écrit l’ouverture dans la loi
Bruxelles l’a suivie à mi-chemin. Pour réparer un téléphone ou une tablette, le particulier a désormais accès aux grandes pièces, le professionnel aux petites et à la documentation, et le logiciel du fabricant garde une serrure.
D’abord, le règlement européen 2023/1670, adopté le 16 juin 2023, s’applique depuis le 20 juin 2025 aux téléphones et aux tablettes. Un règlement vaut tel quel dans toute l’Union. Celui-ci oblige les fabricants à tenir des pièces détachées pendant sept ans après la fin de la mise sur le marché d’un modèle, livrées en cinq jours ouvrés pendant les cinq premières années, puis en dix jours ouvrés. Le remplacement doit se faire à la main, avec l’outil fourni ou avec des outils du commerce.
Ce règlement trace une frontière à l’intérieur même de l’appareil. Le fabricant doit vendre au particulier la batterie, l’écran, le capot arrière et le chargeur, sauf pour la batterie d’un téléphone étanche et très endurant, qu’il peut réserver aux professionnels. Les caméras, les connecteurs, les boutons, les micros et les haut-parleurs, il n’est tenu de les fournir qu’aux réparateurs professionnels. Les informations de réparation aussi : il les leur doit pendant sept ans et peut les facturer à un prix raisonnable et proportionné.
Le règlement fixe aussi une batterie qui garde 80 % de sa capacité après 800 cycles de charge, soit un peu plus de deux ans de charges quotidiennes. Il impose des mises à jour gratuites du système pendant cinq ans après la fin de la mise sur le marché, pour les fabricants qui en publient. Une note de réparabilité, de A à E, figure désormais sur l’étiquette, à côté de la classe énergétique.
Une pièce résiste pourtant. Certains fabricants associent chaque pièce à un seul téléphone. L’écran, la batterie ou la caméra portent un numéro de série, et le téléphone n’accepte que celui qu’il connaît. Posez une pièce d’origine prélevée sur un appareil identique : le numéro ne correspond pas, et le téléphone peut perdre la lecture d’empreinte ou l’état de sa batterie, puis afficher des messages d’erreur en boucle. Pour qu’il accepte la pièce, il faut un logiciel du fabricant qui enregistre le nouveau numéro. Ce lien entre une pièce et un seul téléphone s’appelle l’appairage des pièces (parts pairing) : la pièce et l’appareil forment une paire, et seul le fabricant sait en former une nouvelle. La Commission cite l’écran et les caméras parmi les pièces concernées, et le règlement tolère cet appairage. Il exige seulement que le fabricant donne aux réparateurs un accès non discriminatoire à ce logiciel.

La directive 2024/1799 sur le droit à la réparation va plus loin que le règlement. Une directive doit d’abord être transposée, c’est-à-dire recopiée dans la loi de chaque pays. Le Parlement l’a votée le 23 avril 2024, par 584 voix contre 3 et 14 abstentions. Le texte oblige le fabricant lui-même à réparer à prix raisonnable les produits d’une liste qui va des lave-linge aux téléviseurs, des aspirateurs aux serveurs, des téléphones aux tablettes.
Son article 5 vise les pièces. Le fabricant ne peut pas entraver l’usage, par un réparateur indépendant, de pièces d’origine, d’occasion, compatibles ou « issued from 3D-printing », c’est-à-dire imprimées en 3D, dès lors qu’elles respectent le droit. Les exceptions restent larges : un motif légitime et objectif, la propriété intellectuelle, et les règles propres à chaque produit, comme la tolérance de l’appairage pour les téléphones.
Ces règles sur les pièces ne valent qu’une fois la directive transposée. Les États membres devaient le faire au plus tard le 31 juillet 2026. La France a manqué l’échéance. L’association HOP relevait alors que seuls quatre pays l’avaient transposé : la Slovaquie, la Lituanie, la Croatie et la Finlande. Quatre sur vingt-sept.
Enfin, le 18 février 2027, une troisième règle tombe : les batteries portables devront se retirer et se remplacer par l’utilisateur lui-même, avec des outils du commerce, sans solvant ni chaleur, sauf exceptions pour quelques appareils. Pour la batterie, le sèche-cheveux de Huaqiangbei n’aura plus sa place.
Auparavant, la France avait ouvert la voie avec la loi anti-gaspillage de 2020. Son indice de réparabilité s’affiche depuis le 1er janvier 2021 sur cinq familles de produits, dont les smartphones et les ordinateurs portables ; un indice de durabilité l’a remplacé en 2025 pour les téléviseurs et les lave-linge. Son bonus réparation, lancé en décembre 2022, a financé plus d’un million et demi de réparations chez plus de 6 500 réparateurs labellisés.
Le droit écrit n’est pas encore le droit appliqué. Sur 2 334 fiches de smartphones mis en vente en un an, seules 18 % environ renvoient à une page où trouver le prix des pièces ou les instructions de réparation, a compté en septembre 2026 iFixit, le site américain de guides de réparation. La coalition Right to Repair Europe regrette de son côté une liste de produits trop étroite et un prix raisonnable jamais chiffré, que chaque fabricant interprète à sa manière.
L’Europe a écrit écologie, et c’est le seul motif qu’elle chiffre
La directive justifie la réparation des produits par les déchets et le climat. L’emploi n’y figure que dans les communiqués, sans chiffre, et l’autonomie industrielle pas du tout.
Ses considérants, ces paragraphes qui justifient un texte avant ses articles, le disent : réparer produit moins de déchets et émet moins de gaz à effet de serre, parce qu’un appareil réparé évite d’en fabriquer et d’en vendre un neuf, avec les ressources et l’énergie que cela demande. Le consommateur y gagne aussi : il évite un achat.
La Commission a chiffré le bénéfice sur quinze ans : 18,5 millions de tonnes de gaz à effet de serre évitées, 176,5 milliards d’euros économisés par les consommateurs, 4,8 milliards d’euros de croissance et d’investissement. Rapportée à l’année, l’économie de gaz fait environ 1,2 million de tonnes, quand les produits jetés trop tôt en émettent, selon la même Commission, 261 millions chaque année, des biens souvent réparables. Le gain représente moins d’un centième. Pour l’emploi, la Commission se contente d’annoncer une hausse nette, « mainly in the repair sector ». Elle ne dit ni combien, ni où.
Au vote final, le Conseil parle d’emplois « Europe-based », et la Commission de créations d’emplois dans la réparation et l’entretien, toujours sans chiffre. Les compétences n’apparaissent qu’une fois dans la directive, comme une option laissée aux États : financer des formations aux savoir-faire de réparation, prêter des locaux aux ateliers de quartier.
L’autonomie stratégique, la capacité à ne pas dépendre d’un fournisseur étranger, est absente de la directive. Le règlement sur les batteries, qui en parle, justifie les batteries amovibles par le recyclage. Parmi ces textes, un seul relie la réparation à l’approvisionnement du continent : le règlement sur les matières premières critiques, adopté en avril 2024, dont l’article 26 demande aux États de favoriser la réparation des produits dont on peut récupérer ces matières. Pour un fabricant, c’est le seul argument de souveraineté que ces textes accordent à la réparation.
Les industriels du numérique voulaient que la directive sur le droit à la réparation reste attachée aux règles d’écoconception, celles qui fixent produit par produit la conception d’un appareil. Leur association européenne, DigitalEurope, le demandait au nom de la sécurité des réparations et de la cohérence juridique. Le texte final a gardé ce lien : la liste ne s’allonge qu’au rythme des nouvelles règles d’écoconception, que la Commission y ajoute une à une, par un acte délégué qui modifie l’annexe II de la directive, dans l’année qui suit chaque nouvelle règle.
L’écologie est donc le motif écrit, et le seul que la Commission chiffre. Il a déjà changé la conception des téléphones vendus en Europe : des pièces qui se démontent avec des outils du commerce, une batterie qu’on retire, un logiciel d’appairage que le fabricant doit rendre accessible aux réparateurs. La politique a commencé à faire le produit. Rien, en revanche, n’y est conçu pour ramener l’usine.
À Shenzhen, les réparateurs sont arrivés après l’usine
Pourtant, l’intuition des makers voudrait qu’on y arrive quand même : on répare, donc on apprend, donc un jour on fabrique. Shenzhen semble la confirmer. Le marché où bunnie a fait changer son écran appartient à l’un des centres mondiaux de l’électronique.
Mais Shenzhen n’a pas commencé par la réparation. Des années plus tôt, en août 1980, la ville est devenue une zone économique spéciale, un territoire où l’État chinois attirait les investisseurs et les usines, à la frontière de Hong Kong, bien avant que les réparateurs ne s’installent dans ses marchés. La politique a précédé les ateliers.
En février 2009, cinq ans avant la panne de Futian, bunnie décrit le grand marché de téléphones de la ville : tous les six mètres, un étal déborde de fers à souder et d’alimentations, et des gens démontent ou remontent des téléphones. Les shanzhai y vendent alors des téléphones sans marque, souvent des copies bon marché des grandes marques. Beaucoup de ces fabricants, note bunnie, étaient salariés de grands groupes américains ou asiatiques, partis par agacement contre l’inefficacité de leur employeur. Ils sortaient de l’industrie, pas de l’atelier de réparation.

En 2013, bunnie donne un nom à ce qui circule entre ces fabricants : le gongkai, « open » en chinois au sens de rendu public, un mot qu’il distingue exprès de l’open source occidental, fondé sur des licences. Des dossiers de conception complets, boîtier, carte et logiciel, passent de main en main, sans toujours respecter la lettre du droit. De très petites équipes d’ingénieurs peuvent ainsi reprendre un téléphone entier et ne travailler que la partie qui les intéresse.
Ensuite, la réparation s’installe dans ce décor. Le stand de 2014 profite d’un marché qui fournit écrans reconditionnés et films adhésifs. En 2024, deux auteurs de la revue e-flux, Yifan Wang et Changwen Chen, décrivent un Huaqiangbei où les appareils d’occasion et leurs réparateurs non autorisés ont pris la place des téléphones shanzhai et de leurs bidouilleurs.
En Europe, ce décor manque. Fairphone, à Amsterdam, vend un téléphone conçu pour être démonté : le Fairphone 5 compte dix modules remplaçables et obtient 10 sur 10 chez iFixit, et l’entreprise a vendu 103 053 téléphones en 2024, tous modèles confondus. Son rapport sur la chaîne d’approvisionnement situe pourtant l’assemblage final à Huizhou, dans le Guangdong, la province de Shenzhen, chez un fabricant installé dans la zone de haute technologie de Zhongkai. Quant au portable réparable Framework, que le magazine taïwanais CommonWealth appelle le chouchou du mouvement pour la réparation, il est fabriqué et assemblé à Taïwan par Compal, un géant taïwanais de la sous-traitance.
La réparation européenne reste petite. En 2022, la réparation d’ordinateurs et de biens personnels et domestiques occupe 340 000 personnes dans 198 000 entreprises de l’Union, soit 1,7 personne par entreprise. Elle produit 0,1 % de la valeur ajoutée des entreprises, c’est-à-dire de la richesse qu’elles créent, soit 26 700 euros par personne. Quelques années plus tôt, entre 2016 et 2019, le nombre d’entreprises qui réparent pour les particuliers avait reculé d’environ 186 000 à 178 000, selon le centre thématique de l’Agence européenne de l’environnement.
Les bras manquent aussi dans ces entreprises. Ce même centre thématique constate un nombre décroissant d’experts de la réparation, faute de formation professionnelle. En France, une étude de l’ADEME publiée en 2026 relève une pénurie croissante de main-d’œuvre qualifiée, due au vieillissement et au manque de reconnaissance de métiers qui demandent pourtant savoir-faire technique, diagnostic, numérique et relation client.
Pourtant, une objection tient : réparer forme des gens qui comprennent les objets. En Suisse, deux chercheurs décrivent des boutiques de réparation de smartphones qui produisent leur propre savoir, en démontant, en annotant et en partageant ce qu’elles découvrent, à la manière d’un laboratoire. À Oslo, la plupart des réparateurs indépendants interrogés ont une formation en informatique ou en ingénierie, et un atelier spécialisé récupère des batteries de trottinettes hors d’usage pour réparer celles de vélos électriques, ou même pour faire rouler une petite voiture électrique. Ce savoir est réel. Ce qui lui manque, ce sont les pièces et les plans : la plupart de ces réparateurs achètent leurs pièces à l’étranger, la Chine semblant le premier fournisseur de pièces reconditionnées.
Ouvrir un téléphone, c’est lire la carte de ses dépendances
Mais si la réparation ne fabrique pas l’usine, elle fait autre chose, que ni la Commission ni les statisticiens ne mesurent, parce que ce n’est ni un emploi ni une tonne de déchets évitée. Elle ouvre le capot du téléphone. Et qu’y voit-on ?
À l’époque de l’iPhone 13, en 2021, le quotidien japonais Nikkei ouvre le capot d’un iPhone 13 Pro Max pour identifier le fournisseur de chaque composant et en estimer le prix. L’écran, estimé à 105 dollars, vient de Samsung, en Corée du Sud. La mémoire vient du japonais Kioxia. La batterie, elle, est attribuée au chinois Sunwoda. Apple conçoit la puce principale, et l’américain Qualcomm fournit le modem qui relie le téléphone au réseau.
L’Europe est là, dans des composants plus discrets. L’allemand TRUMPF a livré à Apple plus d’un milliard de petits lasers pour le capteur de proximité de l’iPhone, et STMicroelectronics lui fournit des puces fabriquées dans ses usines de France et d’Italie.

Ce démontage ne montre que les composants. Pour savoir qui tient chaque étape, on lit la chaîne de valeur en couches : on suit l’objet de la matière au produit vendu et, pour chaque couche, on note qui la tient. La Cour des comptes européenne l’a fait pour les puces en 2025, en découpant la filière en conception, équipements, fabrication, assemblage et test. La Cour range l’Europe, avec le néerlandais ASML, parmi les grands fournisseurs de machines, aux côtés des États-Unis et du Japon. Pour la conception, elle cite les États-Unis et Taïwan ; pour la fabrication, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine ; pour l’assemblage et le test, l’Asie du Sud-Est et la Chine.

La Cour en tire un constat sur le règlement européen sur les puces (Chips Act), en vigueur depuis septembre 2023. L’Union visait 20 % du marché mondial des puces en 2030 ; elle en détenait 9,8 % en 2022 et, selon une prévision publiée par la Commission en juillet 2024 que la Cour reprend, atteindrait seulement 11,7 %. Autrement dit, sur dix euros de chiffre d’affaires de la filière mondiale en 2030, les entreprises européennes en réaliseraient à peine plus d’un. Un règlement ne grave pas de puce.

Quatre ans plus tôt, en 2021, la Commission avait passé au crible plus de 5 000 produits importés par les entreprises de l’Union : elle en a trouvé 137 dont l’Union dépend fortement, et la Chine en fournit environ 52 % en valeur.
Un démontage donne une carte du même genre, à l’échelle d’un objet, mais limitée aux composants. Un réparateur n’y lit ni le nom de Samsung ni celui de la Corée du Sud : il lit une référence gravée sur une puce, qu’il cherche ensuite pour retrouver le fabricant. Mais toute équipe qui démonte son propre produit, pièce par pièce, voit ce que l’Europe ne sait pas faire, écran, batterie, mémoire, et ce qu’elle sait faire, capteurs et lasers. Les machines qui gravent les puces, elles, n’apparaissent qu’en remontant la chaîne.
La réparation est le premier barreau d’une échelle
La maîtrise d’un produit se monte comme une échelle, et chaque barreau demande d’ouvrir quelque chose de plus. Le droit européen ouvre le premier barreau et entrouvre le deuxième, tant que l’appairage reste toléré.
Premier barreau, réparer : il faut la pièce identique et l’outil. Deuxième, substituer : il faut le droit de poser une pièce venue d’ailleurs, et c’est là que l’appairage verrouille. Troisième, modifier : il faut le code et les fichiers de conception. Quatrième, fabriquer : il faut les plans, l’outillage, les compétences et l’usine.

Comment grimper au troisième barreau ? En ouvrant autre chose que le boîtier : les plans.
En 2005, à l’Interaction Design Institute d’Ivrea, en Italie, Massimo Banzi, David Cuartielles, Tom Igoe, Gianluca Martino et David Mellis cherchent un moyen simple de prototyper avec de l’électronique. Ils reprennent le code de Wiring (le projet de fin d’études d’Hernando Barragán dans le même institut) et en tirent des cartes électroniques que l’on programme depuis un simple ordinateur : Arduino. Ils publient gratuitement ses schémas et son code sous des licences publiques, et ouvrent ainsi d’emblée le troisième barreau. C’est du matériel libre (open hardware) : n’importe qui peut en lire la conception, la copier et la modifier.
Seize ans plus tard, Arduino annonce en décembre 2021 avoir vendu dix millions de cartes Uno, le modèle lancé en 2010 comme héritier du projet né cinq ans plus tôt dans l’école de design d’Ivrea.
Auparavant, un an plus tôt qu’Arduino, en février 2004, Adrian Bowyer avait lancé à l’université de Bath le projet RepRap : une imprimante 3D publiée sous licence libre, conçue pour fabriquer une grande part de ses propres pièces. Ses plans circulent, et des amateurs la construisent chez eux.

Sept ans plus tard, en 2011, Erik de Bruijn, Martijn Elserman et Siert Wijnia fondent Ultimaker. « RepRap was the spark that ignited it all », dira Wijnia. En 2022, Ultimaker fusionne avec l’américain MakerBot, sous son propre nom : des plans ouverts ont mené d’un projet universitaire, en 2004, à un fabricant d’imprimantes européen qui vend désormais sous un seul nom avec son ancien concurrent américain.
Des plans ouverts pour rattraper ceux qui dominent : Yann Lechelle a fait de cette idée une stratégie, et lui a donné un nom. Lechelle l’applique aux standards, au logiciel, aux données et aux matériels. Ancien patron de l’hébergeur Scaleway, cofondateur de Probabl, l’entreprise qui fait vivre la bibliothèque libre scikit-learn, il publie en novembre 2025 un livre intitulé Ouvertarisme. Dans une tribune publiée en mars 2026 sur le blog de la Caisse des Dépôts, il écrit que pour ceux qui ne dominent pas un marché, « l’ouverture peut devenir une méthode de rattrapage ».
Lechelle définit la souveraineté par des verbes. Elle suppose, écrit-il, « la capacité à choisir, auditer, modifier et sécuriser l’architecture technique complète ». Modifier est le troisième barreau, celui que la loi européenne n’ouvre pas. Lechelle parle du numérique. Sa logique s’applique pourtant au téléphone qu’on répare : on ne rattrape que ce qu’on peut ouvrir.
Ainsi Shenzhen a commencé en haut de l’échelle, avec des usines installées par une politique d’État et des plans complets qui circulaient, puis elle en est descendue jusqu’à la réparation. L’Europe part d’en bas, en ouvrant le boîtier, dans le droit. Ce chemin n’a de sens que s’il continue, barreau après barreau, jusqu’aux plans de ce que l’Europe achète aujourd’hui sans savoir le refaire.
Ce que ça change pour votre produit
Si vous vendez de l’électronique en Europe, que vous la conceviez vous-même ou que vous la fassiez fabriquer ailleurs, cette échelle vous concerne déjà, et trois dates aussi.
Ces trois dates : le 20 juin 2025 pour les téléphones et les tablettes. Le 31 juillet 2026 pour l’obligation de réparer les produits de la liste, dans les pays qui ont transposé la directive. Le 18 février 2027 pour les batteries que l’utilisateur doit pouvoir retirer.
La réparation des téléphones et des autres produits peut aussi devenir une ligne de revenus, à condition de vendre les pièces au lieu de les garder pour son propre service après-vente. Depuis 2023, Fairphone en vend davantage : 2,1 millions d’euros de pièces détachées en 2024, contre 1,8 million l’année précédente, soit un peu moins de 4 % de son chiffre d’affaires : une ligne modeste, mais qui croît.
Avant sa prochaine version, examinez votre produit.
- Qui peut l’ouvrir, et avec quel outil ? Si personne ne le peut et que c’est un téléphone ou une tablette, il n’est déjà plus conforme.
- Qui le répare aujourd’hui, et avec quelles pièces ? Un réparateur qui achète ses pièces en Chine vous dit déjà où sont vos dépendances.
- Pour chaque composant, qui le fabrique, et où ? Dessinez la pile, de la matière au logiciel. Les cases que vous ne savez pas remplir sont vos dépendances.
- Qui peut vous empêcher de monter d’un barreau ? Un brevet, un fournisseur de puces, un logiciel d’appairage : nommez-les.
- Quel barreau pouvez-vous ouvrir ? Au premier, vendre pièces et outils ; au deuxième, accepter les pièces compatibles ; au troisième, publier les fichiers de conception et les plans d’un module.
Mais gardez en tête les limites de cet examen. L’appairage reste toléré, la propriété intellectuelle aussi, et la liste des produits reste limitée à ceux que couvre une règle d’écoconception : un ordinateur portable n’y figure pas encore.
Pour la troisième de ces questions, l’outil ci-dessous vous fait dessiner la pile de votre produit, couche par couche : il montre qui, hors de votre entreprise, peut en couper une, et ce qu’il faut faire avant.
Ce que cet épisode ne dit pas
Cet épisode ne chiffre pas les emplois que créera le droit à la réparation des produits de la liste : la Commission ne les a pas estimés. Il ne dit pas que réparer ne sert à rien. Il ne résume pas le livre de Yann Lechelle, et il ne compare pas les lois de transposition pays par pays.
Le stand d’à côté
Revenons à Huaqiangbei, en 2014. Le stand de bunnie n’avait besoin d’aucune loi européenne. Une autre politique, trente-quatre ans plus tôt, avait ouvert sa ville aux usines, et vingt minutes lui suffisaient pour rendre un téléphone entier.
Mais l’Europe, elle, a maintenant la loi, pas les usines. Elle a ouvert le capot de ses téléphones et elle y lit la carte de ce qu’elle ne sait pas faire. Les makers disaient : posséder, c’est pouvoir ouvrir. Un continent apprend la suite. Maîtriser, c’est savoir refaire ce que l’on trouve dedans.
Ce sur quoi cet article s’appuie
Posséder un objet, c’est pouvoir l’ouvrir
- Andrew « bunnie » Huang, I Broke My Phone’s Screen, and It Was Awesome, bunnie:studios
- No Starch Press, The Hardware Hacker (présentation de l’auteur)
- Règlement (UE) 2023/1670 de la Commission du 16 juin 2023 (écoconception des smartphones et tablettes)
- Andrew « bunnie » Huang, Mobile Phone Mega-Market in Shenzhen
- Yifan Wang et Changwen Chen, The Unauthorized Repair of the World, e-flux journal n° 146
- Fairphone, Supply Chain Engagement: from Risk to Impact
- Phillip Torrone, Owner’s Manifesto, Make:
- The Maker’s Bill of Rights by Mister Jalopy, Best of Make: Volume 2, O’Reilly
- David Leblanc, Le Maker, ce citoyen 2.0, manuscrit
Bruxelles a écrit l’ouverture dans la loi
- Règlement délégué (UE) 2023/1669 (étiquette énergie des smartphones et tablettes), JO L 214
- Lauren Greenlee, How Parts Pairing Kills Independent Repair, iFixit
- Manuel Haeussermann, Ecodesign for Smartphones: Two Steps Forward, One Step Back, iFixit
- Commission européenne, Questions et réponses sur la directive droit à la réparation
- Directive (UE) 2024/1799 du 13 juin 2024 (règles communes visant à promouvoir la réparation des biens)
- Parlement européen, Right to repair: Making repair easier and more appealing to consumers
- HOP, Droit à la réparation : la France est en retard
- Commission, lignes directrices sur l’amovibilité et la remplaçabilité des batteries portables
- Règlement (UE) 2023/1542 relatif aux batteries
- Ministère de la Transition écologique, Indice de réparabilité
- Gouvernement, Avant d’acheter, consultez l’indice de durabilité des produits
- ADEME, Bonus Réparation
- Thomas Opsomer, One Year Into EU Ecodesign Rules, 80% of Smartphones Lack Repair Info, iFixit
- Right to Repair Europe, Analysis of the adopted Directive on Common Rules Promoting the Repair of Goods
L’Europe a écrit écologie, et c’est le seul motif qu’elle chiffre
- Commission européenne, Questions and answers QANDA/23/1795
- Commission européenne, Right to repair: Commission introduces new consumer rights for easy and attractive repairs
- Conseil de l’UE, Circular economy: Council gives final approval to right-to-repair directive
- Règlement (UE) 2024/1252 sur les matières premières critiques (texte consolidé)
- DIGITALEUROPE, ‘Right to Repair’ Directive: don’t unravel the Commission proposal
À Shenzhen, les réparateurs sont arrivés après l’usine
- Gouvernement de Hong Kong, Greater Bay Area, Shenzhen
- Andrew « bunnie » Huang, Tech Trend: Shanzhai
- Luisa Mengoni, From Shenzhen: Shanzhai and the Maker movement, V&A
- Andrew « bunnie » Huang, The $12 Gongkai Phone
- Andrew « bunnie » Huang, From Gongkai to Open Source
- Fairphone B.V., Annual Report 2024
- Fairphone, Fairphone’s Impact 2024
- Ching Fang Wu, Why is Framework, Darling of the Right-to-repair Movement, Inextricably Tied to Taiwan?, CommonWealth Magazine
- Eurostat, Businesses in the computer and personal and household goods repair sector
- ETC CE Report 2022/6, An overview of Europe’s repair sector (Agence européenne de l’environnement, centre thématique)
- GREF Bretagne, Métiers de la réparation : quels sont les besoins en compétences et en formation ? (étude ADEME, janvier 2026)
- ADEME, Étude sur la formation des réparateurs : état des lieux et projections, janvier 2026
- Nicolas Nova et Anaïs Bloch, « My Store is a Laboratory »: Knowledge Produced by Smartphone Repairers, Engaging Science, Technology, and Society
- Maja van der Velden, Eléonore Maitre-Ekern et Deborah Katland Wanja, The Role of Independent Repair in a Circular and Regenerative Economy, Circular Economy and Sustainability
Ouvrir un téléphone, c’est lire la carte de ses dépendances
- Nikkei Asia, Teardown of iPhone 13
- Apple Newsroom, Apple investments with European suppliers top €20 billion in 2022
- Cour des comptes européenne, rapport spécial 12/2025, The EU’s strategy for microchips
- Cour des comptes européenne, communiqué du rapport spécial 12/2025
- Commission européenne, Digital sovereignty: European Chips Act enters into force
- Commission européenne, Strategic dependencies and capacities, SWD(2021) 352
La réparation est le premier barreau d’une échelle
- David Kushner, The Making of Arduino, IEEE Spectrum
- Hernando Barragán, The Untold History of Arduino
- Control Design, 10M Arduino Uno boards sold worldwide
- RepRap, About
- UltiMaker, Reminiscing about RepRap 10 years on
- Tilburg University, They led the way: Ultimaker
- Stratasys, Stratasys Completes Merger of MakerBot with Ultimaker
- BoD, Ouvertarisme. Le Numérique des Lumières, Yann Lechelle
- Yann Lechelle, Repenser la souveraineté numérique à l’ère de l’intelligence artificielle, Caisse des Dépôts
- Caisse des Dépôts, page auteur Yann Lechelle








