
Quatrième épisode d’une série en dix épisodes sur le poids de la politique dans le succès d’un produit. Les trois premiers ont montré qu’aucun produit leader n’échappe à une enveloppe publique.

La salle du fond
Lundi 16 février 1987, Funchal, île de Madère.

Quinze administrations européennes des télécommunications ouvrent une semaine de réunion pour choisir la technique radio du futur téléphone mobile commun. Deux solutions s’affrontent : la première, à large bande, est celle d’Alcatel, et la France comme l’Allemagne la soutiennent. La seconde, à bande étroite, est portée par les pays nordiques et par les Britanniques.

Chaque pays a envoyé une délégation, et chaque délégation comprend deux sortes de profils. Des ingénieurs, répartis en petits groupes, qui discutent les paramètres un par un ; et un chef de délégation, qui siège à la plénière, la seule réunion où tous les pays sont assis ensemble, où la spécification s’adopte et où chaque pays dispose d’une voix. Les ministres ne sont pas venus bien qu’ils soient les décideurs de la solution pour leur pays. Le groupe qui siège ainsi s’appelle Groupe Spécial Mobile et donnera ses initiales à la norme en discussion, GSM.

Le lundi, Philippe Dupuis, le chef de la délégation française, prend à part ses partenaires britannique, allemand et italien. Le vendredi soir précédent, Alcatel a eu vent de ce qui se préparait à Madère et a saisi le gouvernement français à très haut niveau ; Temple apprendra plus tard qu’il s’agissait du cabinet du Premier ministre. Dupuis a perdu sa liberté de négocier, et la France défendra la solution d’Alcatel, quoi qu’en pensent ses experts. Comme la plénière ne décide qu’à l’unanimité, sa seule voix suffit désormais à empêcher toute décision.

La plénière ne peut donc plus trancher le choix entre les deux solutions. Son président, le Suédois Thomas Haug, fait passer les points mineurs pour occuper le temps. Le mercredi, un tour de table donne treize délégations pour la bande étroite, deux contre. La politique bloque.
Le vendredi, dernier jour, Stephen Temple, le délégué britannique qui raconte cette semaine dans son livre sur l’histoire du GSM, s’installe dans une arrière-salle que Haug lui a confiée. Ce qui se passe dans cette pièce n’a ni ordre du jour, ni compte rendu, ni témoin. Puisqu’une seule voix suffit à tout bloquer en plénière, les délégations viennent y négocier une par une ce qu’elles n’obtiendront pas là-bas, et ce qui s’y règle repart en plénière pour y être adopté. Temple compare l’endroit à un cabinet médical.

Le paquet de Madère, ou comment une norme se négocie comme un traité
Revenons au mercredi, le soir du tour de table. Les partenaires se retrouvent dans le hall de l’hôtel à vingt heures. Armin Silberhorn, le délégué allemand, et Philippe Dupuis arrivent les derniers, la mine sombre : leurs gouvernements viennent de durcir les instructions, bande large ou rien. Haug lève les bras au ciel. Il n’y aura donc pas d’accord, dit-il.
Temple pousse la solution à bande étroite, que ses experts jugent meilleure pour les téléphones portatifs, l’un des critères d’évaluation que défend le Royaume-Uni. L’expert allemand veut quatorze canaux téléphoniques par fréquence radio, les Britanniques huit, parce qu’un condensateur plus petit suffit à alimenter la bouffée d’émission dès lors que les canaux se raréfient sur une même fréquence.
Les Suisses veulent un système qui fonctionne dans des vallées où l’écho radio revient tard, et les Suédois défendent une variante dont ils sont les seuls partisans, en espérant l’échanger contre celle que propose leur allié norvégien. Chacun raisonne juste, défend son industrie nationale, protège l’investissement déjà consenti par ses laboratoires, et se comporte exactement comme la théorie l’annonce. L’ensemble bloque.
Le choix entre les deux solutions échappe aux quinze délégations, parce qu’il repose sur une règle d’unanimité qui ne peut qu’amener au blocage avec un nombre aussi important d’acteurs. Temple identifie un levier : la spécification de la norme. C’est à dire le document dans lequel les exigences que la solution doit respecter sont recensées.
Il introduit cette semaine-là deux choses qui pèseront plus lourd que le vote : deux règles pour que chacun reparte avec quelque chose plutôt qu’avec un désaccord complet. Ce qui se décide cette semaine-là est le système sur lequel reposeront la téléphonie mobile européenne, puis les appareils qui en sont sortis. Personne dans la salle ne le sait encore.
L’hypothèse de travail
La première règle est l’hypothèse de travail. Elle porte sur le passage des petits groupes à la plénière. Jusque-là, chaque valeur s’y votait comme un choix définitif qui orientait directement la solution, et un délégué dont la valeur perdait avait tout intérêt à bloquer, puisqu’il perdait pour de bon. L’hypothèse de travail lui retire cette raison. Le groupe cesse de se demander quelle solution retenir et travaille paramètre par paramètre : pour chacun, il adopte la meilleure valeur connue ce jour-là et l’inscrit comme provisoire. Quiconque veut la remplacer plus tard le peut, à trois conditions : apporter une preuve, l’avoir établie en dehors du groupe GSM, et montrer que sa valeur fait mieux, pas seulement aussi bien. Temple compare le résultat à du ciment à prise lente : la forme est prise, on peut encore la corriger, mais l’effort nécessaire pour le faire augmente chaque jour.


Prenons un exemple. Chaque fréquence radio doit être partagée entre plusieurs conversations, et il faut en fixer le nombre. L’expert allemand en veut quatorze, les Britanniques huit, parce qu’un téléphone de poche y gagne en autonomie. Aucun des deux ne perd définitivement : la valeur inscrite ce jour-là reste provisoire, et celui qui revient avec des mesures faites dans son laboratoire montrant qu’un autre nombre fait mieux la remplace. Tous les paramètres de la norme se traitent ainsi, en parallèle, et aucune délégation n’a la meilleure réponse sur tous : chacun perd ici et garde une chance là, ce qui rend la règle acceptable.
Le perdant du jour accepte alors la décision, puisqu’il garde une chance de revenir avec ses essais, et la conception avance sans attendre qu’il soit convaincu. Une erreur se corrige plus tard sans rouvrir tout l’accord. Alain Maloberti, qui préside depuis 1985 le groupe chargé de la définition du système radio, dira des années plus tard que sans cette règle la spécification du GSM n’aurait pas pu être écrite.

Le marchandage de paquets
La seconde règle est le marchandage de paquets. Temple la propose juste avant la pause du matin et l’appelle le paquet, en expliquant à la salle que chacun doit en repartir avec quelque chose. Les Allemands emportent le codeur de parole, le logiciel qui comprime la voix avant de l’envoyer, celui de l’équipementier allemand PKI ; le codeur finalement normalisé reprendra aussi des traits de celui d’IBM France. Les Français emportent le saut de fréquence, auquel ils tiennent, les Nordiques emportent la méthode de modulation qui était sortie en tête des essais parisiens, et les Suisses obtiennent le paramètre qui règle l’écho de leurs vallées.

Le Royaume-Uni, lui, prend et laisse. Temple tient à deux choses, avec Ted Beddoes de Vodafone et Robin Potter des laboratoires de recherche de British Telecom, et ils décident d’en garder une seule. Ils gardent la possibilité de doubler plus tard la capacité du système, en réservant la place d’un codeur qui comprimera la voix deux fois plus et fera tenir deux conversations là où il n’y en a qu’une, ce qui coche l’un des critères d’évaluation britanniques. Ils abandonnent le codeur de parole des laboratoires de British Telecom, candidat crédible, mais dont le rival allemand, celui de PKI, avait le soutien plus large des experts. Temple raconte que Potter retire lui-même sa proposition pour que le paquet tienne. De retour à Londres, British Telecom lui reproche d’avoir abandonné une technique maison au profit de celle des Allemands. Mais il voyait, comme Temple, une occasion fugace d’obtenir un accord sur la bande étroite. Le compromis, c’est le prix du paquet. Celui qui le propose doit y perdre quelque chose de visible, sans quoi personne d’autre n’accepterait de perdre.
Les huit canaux, à deux heures du matin
Restait le nombre de canaux.

Les experts s’enferment ce soir-là et ne s’accordent sur rien. Temple descend les voir vers vingt-trois heures. Trois heures de dispute, rien d’acquis. Il tente un tour de négociateur : sur un paramètre à trois options, les Suédois, seuls sur la troisième, ont laissé entendre qu’ils la lâcheraient si l’option de leurs alliés norvégiens passait ; autant réduire le choix à deux. Les experts se retournent tous contre lui et l’accusent d’apporter la politique dans une discussion technique. Il racontera qu’en une demi-heure il avait fait l’unanimité sur un seul point : le problème, c’était lui. Il repart quand même à l’attaque, question par question, jusqu’à isoler l’expert allemand sur le seul point qui l’intéresse encore à cette heure-là, le nombre de canaux par fréquence radio. Il obtient huit.
La réunion des experts se termine à deux heures et demie du matin, les délégués affamés descendent dans les cuisines et n’y trouvent que des boîtes de sardines.
Le monde entier a eu huit canaux par fréquence porteuse, et tous les téléphones GSM jamais fabriqués portent ce chiffre, arbitré dans une discussion entre deux hommes dont l’un venait d’isoler l’autre dans une arrière-salle d’hôtel au milieu de la nuit.
Un autre témoin raconte autrement. Mats Nilsson, de l’opérateur public suédois Televerket, qui dirigeait les essais comparatifs de Paris, situe le passage de dix ou douze canaux à huit lors d’une réunion d’experts tenue à La Haye en février 1987, peu avant Madère, et la décrit comme une enchère de ferme : cinq canaux, personne ; six peut-être, pas vraiment ; va pour huit. Temple écrit lui aussi que les experts devaient se réunir à La Haye avant Funchal. Aucun des deux ne renvoie à un document. Le chiffre est acquis, la scène qui l’a produit ne l’est pas.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur seul n’aurait pas pu faire ? Il n’entre pas dans la salle : les sièges appartiennent aux administrations. Il n’invente pas davantage la règle qui organise la salle. Alcatel a décroché cette semaine-là ce qu’un industriel peut décrocher de mieux, c’est-à-dire l’instruction d’un chef de gouvernement, portée dans la salle par deux délégations nationales et défendue jusqu’au bout. Temple a décroché une méthode d’arbitrage. La méthode a gagné.
Le club
Reculons de vingt mois. Un accord existait avant Funchal, dont aucun texte européen ne porte la trace : la France, l’Allemagne et l’Italie avaient signé à Nice, en 1985, une coopération sur le cellulaire numérique, hors Communauté européenne et hors CEPT, la conférence qui réunit les administrations européennes des télécommunications. L’entrée n’y était pas gratuite : Temple écrit avoir appris plus tard que STET, le holding public italien des télécommunications, avait dû payer quelque chose à l’administration française pour y être admis. Cet accord des trois leur permettait d’arriver aux réunions avec des positions déjà convenues. Temple écrit qu’il devenait de plus en plus dur de se battre, réunion après réunion, contre des vues pré-coordonnées par trois administrations qui se parlaient entre elles avant de lui parler.

Mauro Sentinelli, délégué italien, veut faire entrer les Britanniques et le glisse à Temple un soir, en le prenant à part à l’entrée du dîner que le Royaume-Uni offre à un groupe de travail du GSM. Temple veut bien entrer, mais seulement après que le groupe ait adopté les cinq critères d’évaluation qu’il défend depuis des mois, la grille sur laquelle les solutions concurrentes devront être comparées. Sentinelli sourit, et les deux hommes s’accordent sur la marche à suivre : le ministre italien fera la suggestion lors de sa visite à Londres, et Temple écrira la note de son propre ministre pour qu’il y réponde que ce sera possible une fois les critères adoptés. Les deux ministres se voient, disent ce qui était écrit, et l’affaire en reste là.
Le Royaume-Uni finira par entrer dans ce club, et ce n’est pas Temple qui en ouvre la porte. Il y entre en trois temps, entre l’automne 1985 et l’été 1986, et aucun des trois ne ressemble à ce qu’on imagine d’une négociation internationale : un accident de bureau, un avis juridique écarté, et un marché de couloir qui ne sera pas honoré. Il faudra un quatrième temps, et six mois de plus, pour que le dernier signataire s’exécute.
Un accident de bureau à Bonn
Le premier temps tient de l’accident de bureau. Un ministre en visite parle d’après une note que ses fonctionnaires lui préparent, et qui fixe ce qu’il peut dire. À l’automne 1985, un remaniement porte Leon Brittan à la tête du ministère du commerce et de l’industrie, et le nouveau ministre part aussitôt en visite de courtoisie à Bonn. Quelques mois auparavant, un ministre italien était venu à Londres, et c’est Temple qui avait rédigé la note de son hôte britannique. Il y avait écrit que le Royaume-Uni ne rejoindrait pas l’accord des trois tant que le groupe GSM n’aurait pas adopté ses cinq critères. Pour Bonn, le cabinet de Brittan réclame une note pour le lendemain, mention urgent. Temple et son collègue Greg Faulkner, le diplomate qui suit le dossier avec lui, sont tous deux à l’étranger et injoignables, à une époque où le téléphone mobile s’arrête aux frontières. Deux agents subalternes qui ne connaissent pas le dossier ressortent la note italienne, remplacent Italie par Allemagne, et l’envoient à l’ambassade.

À Bonn, les diplomates découvrent un ordre du jour sans rien de positif : sur l’ouverture des marchés, Londres et Bonn sont aux antipodes. Le seul sujet qui puisse plaire au ministre allemand est le cellulaire numérique, et encore, la note le hérisse de réserves. Personne ne répond à Londres. Dans l’intérêt bien compris des relations anglo-allemandes, l’ambassade retire les réserves et ajoute un peu d’enthousiasme. Brittan lit sa note, entre dans le bureau de Christian Schwarz-Schilling, ministre allemand des Postes, et déclare que le Royaume-Uni serait ravi de rejoindre l’accord, celui-là même auquel Temple refusait d’adhérer depuis des mois. Les Allemands, à qui leur délégué décrivait depuis des mois un Royaume-Uni réticent, sont pris de court. Le ministre dit tout haut qu’un système qui irait de Milan à Londres serait une belle chose pour l’Europe, et accepte sur-le-champ, devant ses fonctionnaires, que les Britanniques entrent. De retour à son bureau, Temple lit le télégramme de compte rendu avec incrédulité.
L’avis juridique écarté
Le deuxième temps tient dans un avis juridique écarté. Dans les mois qui suivent la visite de Brittan, le Royaume-Uni n’entre pas dans l’accord des trois par un nouveau texte, mais par une annexe que les quatre ministres doivent signer. Par routine, l’annexe passe chez les juristes du ministère. La réponse arrive quelques jours plus tard et ne vise pas l’annexe : elle vise l’accord d’origine. Trois administrations en situation de monopole qui se coordonnent sur une technique, c’est le genre d’entente que les autorités européennes de la concurrence guettent, et signer l’annexe reviendrait à y souscrire. La juriste qui a traité le dossier recommande de ne pas signer. Temple l’appelle. Son argument : un nouveau venu ne peut pas exiger du club qu’il change ses règles avant de l’admettre. Peut-elle au moins chiffrer le risque d’une action en justice ? Elle refuse de donner un chiffre comme de couvrir la moindre prise de risque. Suivre son avis reviendrait à rester dehors. Une note monte au ministre chargé du dossier, expose le pour et le contre, et lui recommande de passer outre et de signer. L’annexe revient avec la signature britannique.

Odense, une présidence contre une signature
Le troisième temps tient dans une pause café. En juillet 1986, Temple et Faulkner siègent à Odense, au Danemark, à la réunion qui chapeaute les travaux télécoms de la CEPT. Deux affaires les y amènent. La première est un nouvel accord sur l’agrément des terminaux, la procédure par laquelle un exemplaire d’un appareil est testé pour que toute la série soit autorisée dans toute l’Europe, au lieu d’un test par pays. Temple a écrit ce texte pendant un an et se présente à la présidence du comité qui va l’appliquer ; la France lui oppose un candidat, mais la salle penche pour lui. La seconde est la signature française de l’annexe cellulaire, qui n’arrive toujours pas. Pendant une pause, Faulkner lui propose un troc : retirer sa candidature au profit du Français, contre la signature de la France.

Temple laisse refroidir son café. Puis il retire sa candidature au profit du candidat français, sous les yeux incrédules des autres délégations, et se contente de la vice-présidence, c’est-à-dire, écrit-il, tout le travail et aucun pouvoir. Avant de quitter Odense, le chef de la délégation française assure aux Britanniques que l’accord est monté chez le directeur général et qu’il est signé.
Un mois plus tard, aucune copie signée n’est arrivée à Londres. Temple appelle Dupuis, qui avoue, gêné : le directeur général des télécommunications françaises, dont sa délégation dépend, a refusé de signer, parce qu’il veut arracher une concession de plus à British Telecom. La parole donnée à Odense n’engageait donc que celui qui l’avait donnée. La présidence est cédée, la carte est jouée, et il ne reste que le bluff. Le chef de la délégation française avait dit que l’accord était signé ; Temple et Faulkner le prennent au mot. Faulkner envoie aux trois capitales un télégramme chaleureux se réjouissant que tout le monde ait signé, puis Temple se présente à la réunion suivante, à Rome, en membre de plein droit.
Janvier 1987, la phrase préparée
Le quatrième temps tient dans une phrase préparée. En janvier 1987, Geoffrey Pattie, ministre britannique chargé des technologies de l’information, rend une visite de courtoisie à Paris à son homologue français des PTT, Gérard Longuet. Temple a rédigé la note de l’entretien et y a placé une ligne : dire au ministre français combien le Royaume-Uni est heureux d’être partie à l’accord de coopération sur le cellulaire numérique. Pattie la prononce. La conversation s’arrête. Longuet se tourne vers l’un de ses principaux collaborateurs, M. Grenier, et lui demande pourquoi il n’a pas été informé. Le lendemain, Grenier entre chez le directeur général des télécommunications avec les copies de l’accord et lui dit que la partie est finie. Les documents sont signés. Une semaine plus tard, à Paris, le nouveau chef de Temple les reçoit des mains de Grenier, qui ne rougit pas, et les lui fait parvenir à Londres. Il restait un mois avant Funchal.


Cinq semaines après Madère

Depuis Funchal, Paris et Bonn négocient à deux, et Dupuis en est bientôt écarté : le 18 mars, il rédige avec Silberhorn un rapport technique commun qui donne l’avantage à la bande étroite, son chef le réécrit avant de l’envoyer au ministre, et l’échelon politique le tient ensuite à l’écart. Le 25 mars 1987, le ministre allemand envoie ses hauts fonctionnaires, conduits par Waldemar Haist, arracher une ligne commune aux Français, conduits par Marcel Roulet. Les Allemands arrivent décidés : ils s’apprêtent à écrire aux autres administrations de la CEPT que l’Allemagne adoptera la bande étroite, à charge pour la France de s’y associer ou de faire cavalier seul. Tout tient jusqu’au déjeuner. Là, les Français proposent de nouveaux essais comparatifs entre les deux solutions, et un responsable allemand des achats répond aussitôt qu’il lui reste du budget. Le chef de la délégation allemande vacille, la ligne dure se défait, et les deux délégations repartent avec des essais à payer. Le Royaume-Uni, écrit Temple, est réduit au rôle de spectateur. Tenu à l’écart de ce tête-à-tête, Temple cherche ce qui pourrait ramener les deux autres à la table, et il va relire l’accord des trois, celui que son pays a rejoint par l’annexe. L’obligation y est écrite noir sur blanc : chaque administration s’est engagée à travailler avec les trois autres. Pas avec une seule.
Le lundi 30 mars, Temple (Royaume-Uni) l’écrit à Silberhorn (Allemagne) dans une note en style diplomatique dont le fond tient en une phrase : un arrangement franco-allemand rompt l’engagement pris à quatre. Silberhorn la reçoit sans plaisir, admet que Temple a raison, et demande lequel des deux accords prime, celui des quatre ou celui qu’il a avec les Français. Le lendemain, il rappelle Temple et arrange l’ordre des appels pour que son propre ministre entende l’argument britannique avant l’argument français : le ministre français doit appeler le sien le vendredi après-midi. Geoffrey Pattie, le ministre britannique, s’exécute le vendredi 3 avril, peu après huit heures du matin. Au bout du fil, Christian Schwarz-Schilling quitte le camp de la bande large et dit sa préférence pour la bande étroite, tout en refusant de la rendre publique, par égard pour son homologue français. Puis il prend deux engagements : la France et l’Allemagne cessent de négocier à deux et tout se traitera désormais entre les quatre pays ; et si les hauts fonctionnaires des quatre n’aboutissent pas, les quatre ministres se réuniront à Bonn avant la fin du mois de mai. C’est de cet appel du vendredi matin que sort la réunion du 19 mai.
Reste l’instruction venue du cabinet du Premier ministre, et c’est l’industrie qui la lève. Léonard Laborie établit que le renversement est venu d’elle : le président d’Alcatel-Thomson-Radiotéléphone prend conscience, dans des circonstances que l’historien dit rester à préciser, du caractère inéluctable du processus engagé par la majorité du groupe GSM, il en rend compte à la présidence du groupe Alcatel, réunie à Bruxelles, et celle-ci accepte de renoncer à ses exigences. La plénière n’avait pas le pouvoir de trancher. Elle a rendu la majorité irréversible, et c’est ce constat qui a fait céder l’instruction.
Temple, lui, met un nom sur ces circonstances. Il raconte avoir rapporté en détail, en marge d’une conférence à Bruxelles, la conversation téléphonique des deux ministres à Philippe Glotin, le dirigeant d’Alcatel chargé des communications mobiles, qui lui répond qu’il s’en doutait, mais que la filiale allemande du groupe promettait encore de faire tourner Bonn. Le lendemain, écrit Temple, Glotin rapporte à sa maison que le soutien à la bande étroite est écrasant, et Alcatel cesse de défendre la bande large. C’est le récit d’un négociateur sur sa propre manœuvre, et il ne remplace pas l’archive qui manque à l’historien.
Bonn, le 19 mai 1987
Le texte que les quatre signent le 19 mai est écrit sur du papier de vingt et un centimètres sur trente, et leurs quatre pays s’y engagent à soutenir chez eux la spécification GSM. Il vise les ministres chargés des télécommunications ou leurs représentants : Geoffrey Pattie signe pour le Royaume-Uni, Christian Schwarz-Schilling pour l’Allemagne, R. Panella pour l’Italie, et pour la France Marcel Roulet, directeur général des télécommunications. Temple, qui y assiste, écrit que le 19 mai tenait plus de la cérémonie que de la réunion : chaque délégation fait un court discours, puis on signe. Deux signatures de plus figurent pourtant au bas du texte, côté britannique, celles de John Carrington pour British Telecom et de Gerry Whent pour Vodafone : le siège du Royaume-Uni dans cette salle est partagé avec ses deux opérateurs. Pattie profite de son tour de parole pour obtenir que les ministres chargent leurs fonctionnaires de rédiger un accord entre opérateurs, prêt à signer en septembre. Cherchez la loi dans cet objet, vous n’en trouverez pas.
C’est ainsi qu’Alcatel a perdu la norme. Le réseau qui l’emporte n’appartenait pas à l’industriel, pourtant plus riche, mieux introduit, capable d’atteindre un chef de gouvernement un vendredi soir. Il appartenait à quatre fonctionnaires qui s’étaient lié les mains les uns aux autres, trois d’entre eux à Nice en 1985, le quatrième par une annexe que la France n’a signée qu’un mois avant Funchal.
L’homme qui a écrit une décision que l’État a signée
Reculons jusqu’aux années 1960, changeons de pays, gardons la même maison.
La France finance une industrie informatique nationale au début des années 1970. La Compagnie internationale pour l’informatique, la CII, que l’État fait naître en 1966 en imposant la fusion de la filiale informatique commune de la Compagnie générale d’électricité et de la CSF avec celle du groupe Schneider, sert d’instrument au Plan Calcul, et Georges Pompidou et son gouvernement poussent une alliance européenne, Unidata, qui l’associe à Siemens en janvier 1972, puis à Philips en juillet 1973. Sur le papier, la France tient un Airbus de l’ordinateur.

Ambroise Roux dirige la Compagnie générale d’électricité, et il ne veut pas de cette alliance. Sa maison est actionnaire de la CII sans la commander. Thomson n’était pas au tour de table de 1966, il y entre en septembre 1967 en absorbant la CSF, et depuis juin 1969 la Compagnie est détenue à 70 % par Thomson-CSF et la CGE réunis dans un holding commun, Fininfor, dont Thomson-CSF contrôle 52 % et par lequel il a placé son homme à la tête de la CII. L’historien d’entreprises Tristan Gaston-Breton rapporte le raisonnement de Roux en une phrase : l’alliance commence dans l’informatique, elle finira par gagner les composants, voire le téléphone. Roux se bat contre un rapprochement entre son concurrent Thomson, Philips et Siemens, dans des secteurs où il opère lui-même et dont il attend l’essentiel de sa croissance.
Jean-Pierre Brulé, qui dirige Honeywell-Bull, préfère une fusion avec la CII à l’arrivée d’un concurrent européen, et Michel d’Ornano, ministre de l’Industrie, penche pour la même fusion, qui promet à la CII un accès au marché américain.
Roux n’ouvre aucune campagne publique. Il exerce de l’intérieur, et sans communiqué, la position d’actionnaire de sa maison, et il dispose par ailleurs d’un accès direct à ceux qui décident. Il avait conseillé Pompidou sur les questions économiques. Il présidait la commission économique du principal syndicat patronal.
1974, le camp américain l’emporte
Valéry Giscard d’Estaing entre à l’Élysée en mai 1974. Il avait déjà tranché en faveur d’Honeywell en juillet 1970, comme ministre des Finances, quand General Electric s’était retiré de l’informatique et qu’il fallait un repreneur à Bull. La même année 1974, Maurice Allègre, qui dirigeait la délégation à l’informatique depuis 1968, démissionne découragé, et la délégation disparaît avec lui. Le camp de la solution américaine tient alors ses arguments : Jean-Pierre Brulé fait savoir qu’il ne demandera aucune subvention pour reprendre la CII, et le rachat par Siemens de l’informatique de Telefunken, en grande difficulté, fournit le prétexte d’un déséquilibre au sein d’Unidata. En mai 1975, le gouvernement donne son accord à l’absorption de la CII par Honeywell-Bull et annonce le retrait français d’Unidata. Le consortium disparaît en décembre. Les partenaires allemands parlent de trahison.

Deux choses.
L’industrie informatique française passe sous parapluie américain, et la facture publique ne s’allège pas. Le Sénat a repris ces comptes vingt ans plus tard. La première convention passée entre l’État et la CII, de 1967 à 1971, lui a coûté environ un milliard de francs. La deuxième, de 1972 à 1975, est dotée de plus du double et lui revient en fait à trois fois ce montant, pendant que l’apport des actionnaires privés tombe à deux fois et demie moins qu’en 1967. Le rapport chiffre la note des deux conventions et de leur sortie, pour le contribuable, à environ treize milliards de francs 1992. L’opération ramène Bull sous majorité française en 1976, et Jean-Pierre Brulé, qui l’avait voulue et que le rapport cite, juge que le même résultat était probablement atteignable dès 1966, pour dix à cent fois moins d’argent.
Ambroise Roux avait annoncé publiquement qu’il quitterait la présidence de la CGE si elle était nationalisée. La CGE passe dans le giron de l’État en 1982, il s’exécute, et il fonde l’Association française des entreprises privées, dont les membres fondateurs tiennent leur premier conseil le 12 octobre 1982. Elle refonde l’Association des grandes entreprises françaises faisant appel à l’épargne, l’Agref, née en 1969 et que les nationalisations venaient de clairsemer, et compte alors trente-six affiliés. Jacques Chirac, François Pinault, Michel Pébereau et Jean-Louis Beffa se retrouvent à ses obsèques, en avril 1999. La presse l’appelait le parrain du capitalisme français. Un homme venait de transformer son influence personnelle en institution permanente, et l’institution lui a survécu.
Alcatel vient de cette maison-là. En 1968, la CGE prend le contrôle d’une petite société alsacienne d’équipements de télécommunications qui s’appelle Alcatel. Deux ans plus tard, Roux, devenu président de la CGE, la fusionne avec la CIT, le bras téléphonique du groupe, pour la recentrer sur le téléphone. L’ensemble s’appelle CIT-Alcatel. En 1985, il absorbe les télécommunications de Thomson et prend le nom d’Alcatel. C’est cette maison qui entre au cabinet du Premier ministre en février 1987.

Trois questions pour votre prochain comité produit
L’épisode précédent proposait une question à ajouter à l’ordre du jour, juste après la question du client : quelle décision publique ouvre ou ferme mon marché, à quel horizon, et qui tient le stylo ? En voici trois autres, qui viennent avant, et qui tiennent sur une demi-page de carnet.
Où s’écrit la règle de mon marché ? Un comité technique, une association professionnelle, un groupe de travail administratif, un référentiel de qualification. Nommez la salle. Écrivez son nom. Si elle n’existe pas encore, votre marché est jeune, et vous venez d’apprendre quelque chose d’utile.
Qui y siège pour ma filière, et depuis quand ? La durée compte plus que la taille. Trois administrations liées depuis vingt mois, et une quatrième qui a passé quinze mois à forcer leur porte, ont battu un industriel qui savait entrer au cabinet du Premier ministre un vendredi soir.
À quelle date sera-t-il trop tard ? Une spécification qui paraîtra au Journal officiel dans quatre ans se ferme aujourd’hui, dans une salle de réunion où l’on sert du café tiède et où quelqu’un arbitre un paramètre que vous découvrirez trop tard. Le jour où vous la lirez, il ne vous restera plus qu’à vous y conformer.
Rassemblez les réponses dans une grille à quatre colonnes : l’enceinte, qui y siège pour votre filière, la date de fermeture, et le nom de la personne qui suit le dossier chez vous. Une ligne par règle, et une relecture en comité produit deux fois par an. Si la quatrième colonne reste vide, vous connaissez déjà le résultat.
Cette grille ne réclame pas un lobbyiste. Elle réclame quelqu’un dont le travail consiste à la relire deux fois par an, devant le comité produit.
Une chose que ces trois questions ne disent pas : siéger n’est pas binaire. Le récit de cet épisode en donne cinq, et un même homme a parcouru les quatre premiers avant de vendre le cinquième. On est dehors, et les autres se coordonnent avant de vous parler. On est dedans sans y être de plein droit, et il faut parfois un télégramme chaleureux pour s’y installer. On est membre de plein droit. On est vice-président, c’est-à-dire, écrit Temple lui-même, tout le travail et aucun pouvoir. On préside le comité qui applique le texte qu’on a écrit. Les deux premiers degrés ne coûtent rien d’autre que de savoir où est la salle. Le dernier se négocie, et Temple l’a échangé contre une signature.

Reste à savoir comment on entre dans cette salle. Personne n’y va seul : il faut des fournisseurs qui attestent une capacité, des clients qui attestent un besoin, des institutions qui prêtent leur papier à en-tête. C’est l’objet de l’épisode suivant.
Les enceintes et les crans de cet article occupent la deuxième ligne d’une fiche qui rassemble la série. Elle tient sur une page.
Ce sur quoi cet article s’appuie
La salle du fond et le paquet de Madère
- Léonard Laborie, « Concurrence et changement technique. De la norme au marché, la trajectoire unique de la téléphonie mobile en Europe depuis les années 1980 », Histoire, économie & société, 2008/1, p. 91-101
- Svenolof Karlsson et Anders Lugn, histoire d’Ericsson écrite avec le Centre d’histoire des affaires, sur la réunion de Funchal et les témoignages de Mats Nilsson et de Håkan Eriksson
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 13, une semaine à Madère peut être longue
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 12, la route de Madère, sur la réunion d’experts de La Haye
- 3GPP, notice sur les spécifications GSM, le noyau permanent de la CEPT et la nature des recommandations
- Thomas Haug, The Road to GSM, atelier des vingt ans du GSM, mars 2007
- Stephen Temple, page personnelle, origine et statut du récit du GSM
- Olivier Hersent, Jean-Pierre Petit et David Gurle, Beyond VoIP Protocols, Wiley, 2005, sur l’origine du codeur de parole plein débit du GSM
Le club
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 4, l’accord tripartite signé à Nice en 1985
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 6, l’accord quadripartite, l’annexe et la signature de janvier 1987
Cinq semaines après Madère
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 15, les manœuvres de coulisses, du 25 mars à l’appel du 3 avril
- Stephen Temple, Inside the Mobile Revolution, chapitre 17, la réunion des ministres à Bonn le 19 mai 1987
- Science Museum Group, exemplaire officiel britannique de la déclaration de Bonn, 1987
L’homme qui a écrit une décision que l’État a signée
- Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, Unidata ou le malentendu informatique européen
- Tristan Gaston-Breton, Le Plan Calcul, l’échec d’une ambition
- Journal officiel, Documents administratifs, 1974, les premières livraisons des ordinateurs Iris du Plan Calcul
- Sénat, rapport n° 331 (1997-1998), les deux conventions du Plan Calcul et leur coût pour le contribuable
- History & Business, Ambroise Roux, le parrain du capitalisme français
- Notice biographique Ambroise Roux, présidence de la CGE à partir de 1970
- AFEP, page d’histoire de l’association, fondation de 1982
- The Conversation, Le 28 rue d’Astorg, l’autre adresse de l’influence du patronat français








